Au Bénin, Faustin raconte la "Route de l'Esclave" vers l'Amérique

Le Monde 25/06/2002

"Régulièrement, nous voyons ici des gens exploser en sanglots. La personne qui m'a le plus touchée, c'est une Haïtienne qui était à la recherche de ses origines. A un moment, au cours du pèlerinage, elle a eu la certitude qu'elle venait d'ici. Arrivée devant la porte du non-retour, sur la plage, elle s'est couchée sur le sable et s'est mise à pleurer doucement." Faustin, guide à Ouidah, plus important lieu de départ des "bois d'ébène" durant les trois siècles que a la traite négrière transatlantique a duré.
Tous les jours, il parcourt, avec des touristes quelquefois venus des Antilles et d'Amérique, les 3,5 kilomètres de la "route de l'Esclave", qui reconstitue les dernières pérégrinations des captifs avant leur départ vers le Nouveau Monde.
Une route qui commence sur le site de ce qui fut le marché aux esclaves, autour d'un arbre séculaire - "C'est le même depuis la traite", affirme Faustin - et devant la maison d'un négrier portugais, Don Francisco de Souza, ami intime de Guézo, puissant souverain du royaume du Dahomey. Le visiteur s'arrête également devant l'emplacement de ce qui fut une sinistre maison, appelée Zomaï ("La lumière ne s'y hasarde pas"), enceinte hermétiquement close et en permanence dans l'obscurité totale, dans laquelle les esclaves étaient parqués pendant des semaines, en attendant l'arrivée des navires. Des sculptures d'hommes accroupis, les membres et la bouche liés par des fers, témoignent du sort réservé aux insoumis. On peut enfin se recueillir devant un "mur des Lamentations", dont on ne s'approche que les pieds nus.
Au-delà de la route de l'Esclave, somme toute reconstituée à des fins touristiques, le Bénin - anciennement appelé "côte des Esclaves" - reste encore imprégné de la mémoire de la traite. A Ouidah, l'ancien fort portugais que le jeune Etat béninois a arraché, en 1961, à la diplomatie de Salazar a été transformé en musée. Il est rempli d'objets retrouvés lors de fouilles sur place - pipes, bijoux de pacotille... - et en échange desquels les marchands européens obtenaient des hommes et des femmes auprès des chefs locaux. "19 hommes valaient un canon", murmure le conservateur.
Dans certaines villes, comme Porto Novo, la capitale politique du pays, on voit encore des immeubles anciens de style portugais. Des milliers de Béninois, descendants des esclaves revenus du Brésil après l'abolition de la traite, portent les noms des maîtres de leurs ancêtres : D'Almeida, De Souza, Da Silva... Une statue du révolutionnaire haïtien Toussaint Louverture est dressée à l'entrée du village d'Allada, dont il serait originaire.
Paradoxe apparent : alors que, aujourd'hui encore, le Bénin aime à jouer son rôle de lien entre les Africains et la diaspora en organisant chaque année une Fête du vaudou, un culte de transe auquel participent des Caribéens, ses intellectuels sont plutôt en retrait quant au débat sur les réparations à attribuer aux victimes de la traite négrière. D'abord, parce que les ONG des pays francophones se sont moins impliquées dans ce combat que leurs homologues anglophones. Ensuite, parce que la question ne fait pas l'unanimité dans un pays trop au fait de ce passé pour en accepter une vision manichéenne assignant aux Blancs le statut de coupables et aux Noirs celui de victimes.
"Je suis totalement opposé à l'idée de réparations , affirme Maurice Chabi, patron et éditorialiste des Echos du jour, un quotidien national. Les Blancs restaient sur la côte. Ceux qui allaient à l'intérieur des terres pour attraper les futurs esclaves étaient bien des Africains. Qui doit donc indemniser et qui doit être indemnisé ?"
Sur la route de l'Esclave, une statue représentant une hyène en train d'avaler son enfant symbolise les rois africains qui ont vendu leurs propres sujets. Le professeur Albert Tévoèdjrè, intellellectuel et vieux routier du système onusien, veut relativiser cette culpabilité lancinante. "Les rois locaux étaient moins coupables que le système. Ce n'est pas parce qu'il y a eu Papon en France que le nazisme doit être absous et que la France n'en a pas souffert", dit-il. Il a le plus profon respect pour la reconnaissance, en mars 2001, de la traite négrière comme "crime contre l'humanité" par le Parlement français : "Les Occidentaux ont beau dire qu'ils ne veulent pas payer des réparations. C'est automatique ! Il n'y a pas de crime qui n'entraîne de sanction. Même dans la morale catholique, la pénitence n'efface pas une sorte de réparation".Pour lui, l'enjeu se situe au niveau de l'avenir de la coopération internationale : "Une fois le principe des réparations accepté, l'aide au développement, qui apparaissait comme de la pure générosité, deviendra une compensation légitime."
Théophile Kouamouo