Un été aux mille couleurs du continent africain

LE MONDE | 27.07.05 |

Amadou et Mariam, "le couple aveugle du Mali", parcourent les festivals hexagonaux avec un insatiable appétit et occupent les écrans de France 2, en compagnie de leur mentor du moment, le chanteur Manu Chao. Pourquoi France 2 ? Parce qu'ils sont les heureux élus de la campagne d'été 2005 de la chaîne publique, après le jeune crooner américain Peter Cincotti ou la Brésilienne Bebel Gilberto les années précédentes. Avec bruitages venus des rues de la capitale malienne, guitares soul et tourbillons électroniques, Dimanche à Bamako, Sénégal Fast Food et Camions sauvages occuperont donc cet été bien des esprits chanteurs, habillés d'une touche d'Afrique, certes revue par le Franco-Galicien Manu Chao, mais porteuse de la créativité du continent noir.
Amadou et Mariam affichent une certaine naïveté, un truc entre enseignes de coiffeur et statues coloniales, qui peut s'avérer efficace, dans la critique acerbe des moeurs exogènes, autant que réducteur. Ils sont avenants. Lui, guitariste, a joué avec les Ambassadeurs du Motel de Bamako, formation historique de la musique africaine des années 1970, où officiait notamment un jeune chanteur, Salif Keita. Elle, chanteuse, est son épouse. Ils sont porteurs d'une histoire africaine, réarrangée à la sauce sentimentale occidentale (ils se sont connus à l'Institut des jeunes aveugles), comme, à l'été 2004, Corneille portait sur les scènes estivales les stigmates rhythm'n'blues du génocide rwandais.
L'AUTRE CÔTÉ DU MONDE
Amadou, Mariam et Manu Chao sont abordables, photogéniques, les premiers avec leurs lunettes noires à la Ray Charles, leurs boubous en wax, l'autre avec son bonnet andin et ses pantalons baggies : c'est tout couleur ; humain, avec un peu de naïveté. Alors, ils sont acclamés aux Vieilles Charrues, aux Francofolies, sous le pont du Gard pour le vingtième anniversaire de son classement au patrimoine mondial de l'humanité, au Nice Jazz Festival, etc.
On pourrait cependant dire des programmateurs de France 2 qu'ils ont été courageux : ceux du Live 8, grand raffut planétaire décliné le 2 juillet sous forme de concerts multiples par le rocker irlandais Bob Geldof, avaient évité le sujet africain, alors même que l'événement était destiné à sauver l'Afrique en persuadant les chefs d'Etat réunis près d'Edimbourg pour le G8 d'en effacer la dette. Officiellement, Bob Geldof et Bono avaient pris argument de la relation immédiate entre millions de disques vendus et force de persuasion sur les politiques. Et comme, comparé à Robbie Williams, la musique africaine pèse le poids d'une plume en termes de marché... Officieusement, c'est l'attitude des chaînes de télévision qui est dénoncée par les artistes africains dans les coulisses des festivals. Les grands réseaux de télévision se seraient effarouchés à l'idée de perdre un point d'Audimat dès qu'un Africain, porteur de rythmes souvent complexes, de langages inconnus, etc., aurait mis un pied sur l'une des scènes du Live 8.
"Ils ont pensé à "l'autre côté du monde", c'est touchant, commente Rokia Traoré, Malienne établie en France, mais sans impliquer les anciens, les plus grands, Ali Farka Touré, Salif Keita, Manu Dibango... J'ai été blessée, choquée, vexée par la mise à l'écart des artistes africains." Rokia Traoré dément également l'insuccès supposé des musiciens africains sur les marchés occidentaux. "On pense que la plupart des artistes africains vendent peu. C'est faux, insiste Rokia Traoré, qui a écoulé plus de 100 000 exemplaires de son dernier album, Bowmboi (Label Bleu/Harmonia Mundi). Notre travail est d'autant plus méritoire que nous sommes moins médiatisés. Nous parvenons cependant à mener des carrières à long terme, notamment par la scène ­ - je donne en moyenne 150 concerts par an pour pouvoir vivre. Nous méritons d'être respectés." Aidé par la télévision nationale, Dimanche à Bamako (Because !/Wagram) est triple disque d'or. Cesaria Evora a dépassé le million, Youssou N'Dour, Manu Dibango, Salif Keita, Myriam Makeba, Angélique Kidjo, auxquels on ajoutera Khaled, Nord-Africain, affichent des scores internationaux qui feraient envie à bien des chanteurs français.
"Si Charles Taylor - ex-président libérien et chef de guerre - c'est l'Afrique/Il vaut mieux annoncer la couleur", écrit Bernard Lavilliers dans Question de peau, autre succès triomphant de l'été chanté en duo avec Tiken Jah Fakoly, le reggaeman ivoirien en exil au Mali. Tiken Jah Fakoly porte haut dans les charts la parole politique de son album Françafrique, croise Lavilliers dans les festivals pour y chanter en noir et blanc Question de peau, brûlot sur l'immigration du XXIe siècle, placée en regard des barrières sécuritaires mises en place par les pays riches.
PIRATES D'ORIENT
Car l'image de l'Afrique en Occident ­ - on objectera qu'il n'y pas de fumée sans feu ­ - est, au fond, détestable. C'est parce que la musique a du mal à assurer sa survie au pays que les musiciens africains ont tant de mal à se faire respecter des Occidentaux ­ - amateurs éclairés exclus, ceux par exemple qui organisent des festivals tels que les Nuits atypiques de Langon, Les Escales de Saint-Nazaire, Les Temps chauds dans l'Ain, le Bout du monde à Crozon, Les Méditerranéennes, ou encore Africa Live à Monaco, en marge de l'exposition consacrée à l'art africain contemporain au Forum Grimaldi (Le Monde du 25 juillet), où s'est retrouvé en juillet et se retrouvera en août le gotha de la musique africaine.
Première cause de l'hécatombe, la piraterie. Les cassettes (toujours le principal support dans les pays pauvres) sont piratées par millions par des mafias venues d'Orient, infiltrées dans des pays laxistes ou en proie à des chaos politiques propices à la fraude. "L'un des problèmes majeurs de l'Afrique est ce que j'appelle la survie de la création, dit le Sénégalais Youssou N'Dour, le seul à avoir eu le droit de s'asseoir à la droite de Bono pour démarcher George Bush, Tony Blair, Jacques Chirac ou Silvio Berlusconi, au moment du G8 d'Edimbourg. Dans un continent qui est le grenier, la maman de la tradition musicale. Les artistes ne vivent pas de leur art. Nos gouvernements doivent voter des lois et harmoniser leur politique. La Gambie par exemple ne doit pas fermer les yeux sur les pirates, quand le Sénégal est en train de les réprimer à ses frontières. Nos dirigeants ont créé l'Union africaine, nous allons faire pression."
Youssou N'Dour annonce la création de l'Association des musiciens professionnels africains (AMPA), avec Rokia Traoré, Salif Keita, Manu Dibango, etc. "Contre la piraterie, mais pas seulement. Il faut aussi améliorer les métiers de la musique, qui ne sont pas à la hauteur des talents africains." Et dans le continent où rien ne se fait sans musiques ­ - des courses à l'amour, en passant par le mariage, la mort, la pêche ou la messe ­-, dans ce creuset du blues, donc du rock, du cha-cha, de la salsa, du tango et de tout le reste, les studios, managers, ingénieurs du son, maisons de disques sont aux mains des Occidentaux.
Véronique Mortaigne