MBAWA-PAKASA
L'IMAGE DU BUFFLE CHEZ LES YAKA ET LEURS VOISINS

Arts d'Afrique Noire arts premiers Printemps 1981 N° 77

Lorsque nous nous penchons sur la signification d'un masque africain, nous ne cherchons pas à savoir quel "message" il apporte, par la vertu de quelque notion essentielle de déguisement et par sa présence, mais plutôt à quelle sorte de continuum il appartient. Les masques existent à la confluence des traditions picturales, orales et fonctionnelles dont aucune n'apparais (au regard profane incapable de reconnaÎtre les sujets et encore moins de les discerner. La compréhension du code pictural utilisé requiert non seulement un commentaire élaboré mais un examen des composants tels qu'ils s'imposent à travers le contexte original. Permettez-nous de proposer l'exemple de l'image ayant rapport au buffle dans la région du Kwango-Kwilu du ZaÏre Sud-occidental (1).
Synceros caffer, le plus grand des bovidés africains, est un animal massif, noir, au poil ras, mesurant 1,50 m au garrot et pesant près d'une tonne (900 kg.) (fig. 1). Ses lourdes cornes ont un écartement de plus d'un mètre, sont incurvées de haut en bas et vers l'intérieur et forment de larges bosses à leurs bases. Cet animal, à l'origine, occupait les régions du centre, de l'Est et du Sud de l'Afrique, fréquentant les plaines dégagées, les forêts ouvertes et le lit des rivières et des marécages bordés de roseaux. Communément aperçu en troupeaux d'une douzaine à cent têtes, il a l'habitude de paître et brouter le matin de bonne heure et, de nouveau, à la nuit tombée, cherchant l'ombre aux heures chaudes mais se déplaçant aussi parfois la nuit. Les femelles ne portent qu'un veau pendant environ onze mois.

Considéré comme paisible, lorsqu'il est blessé il peut devenir, pour les chasseurs, l'animal le plus dangereux de tout le gros gibier du continent (fig. 2). Il est réputé pour contourner et traquer son chasseur et sait utiliser ses cornes puissantes et mortelles. Des attaques occasionnelles et non provoquées sur l'homme, sont attribuées par les zoologistes à la vengeance d'un animal qui fut une fois blessé. Le héron blanc, Bubulcus ibis, se trouve souvent en association symbiotique avec le buffle, se nourrissant de ses parasites.
Cet animal revêt davantage qu'une simple signification pour les Yaka traditionnels du Sud-Ouest du Zaïre, et leurs voisins immédiats, qui lui donnent le nom de pakasa. De même que le léopard et l'éléphant, le buffle pakasa est associé aux hommages les plus élevés, à l'ilaambu kya pfumu. C'est un animal qui a un rapport direct avec le souverain régional. Lorsqu'il est abattu, sa peau, ses cornes et sa viande doivent être immédiatement amenées au chef coutumier, quel que soit le chasseur. De plus, en remplissant cette obligation, ce dernier en tire grand honneur et estime, plus la reconnaissance générale de sa bravoure.
Des implications surnaturelles sont aussi associées au buffle pakasa, comme le traduit le proverbe Yaka : pakasa yitangu/a mvuuka, qui se réfère à la capacité du buffle de disparaître quand il est surpris ou blessé. L'animal se cache et surprend alors le chasseur qui, pensant le poursuivre, s'aperçoit qu'il est chargé par derrière. De cette manière, ce dernier est associé au sorcier qui se jette sur une proie qui ne n'attend pas (2).

1.-Couple de Syncerus caffer avec un jeune et des hérons Bubulcus ibis, Musée Royal de 1'Afrique Centrale (MRAC), Tervuren. 2.- Les aventures de Barttelot avec un buffle, in : Heroes of the Dark Continent, by J.W. Buel, PhiJadeIphia 1889, 431.

Chez les Yaka et leurs voisins, la sorcellerie, dans son sens le plus large, relève d'un savoir spécial ou extraordinaire, comme le pouvoir, et d'une sorte spéciale d'intelligence dont une personne peut être investie, ceci se démontrant par la réussite sociale ou celle d'activités économiques. Dans sa forme extrême, cette connaissance extraordinaire se paye en victimes humaines et est considérée comme anti-sociale. Dans l'imagination populaire, les sorciers (baloki) réduisent leurs victimes à l'esclavage, forçant leur esprit à travailler dur aux champs ou dans les forêts ou encore à faire leurs commissions. De tels pouvoirs donnent la faculté à leur propriétaire d'être à plusieurs endroits à la fois, de voyager sur de longues distances en peu de temps ou de métamorphoser un sorcier humain en un animal, par exemple en un phacochère, un léopard, un crocodile ou un buffle, s'en servant pour traquer et tuer ses propres ennemis.
Les chefs Yaka sont habituellement supposés contrôler les agressions et la sorcellerie en s'adonnant nécessairement à cette sorcellerie, en écartant parents ou sujets menaçants pour tenir en échec les pouvoirs sorciers de rivaux possibles. Le chef règne ainsi sur le monde invisible en participant occasionnellement aux réunions des sorciers et, par-là, en contractant des dettes de sang qui ne peuvent être payées qu'en vies humaines. Lors de l'intronisation, au cours des rituels, pour les chefs régionaux des Yaka et de leurs voisins, un pouvoir de double vision est nécessaire, la faculté de percer, à travers les apparences du quotidien, les machinations des sorciers (3). Un bracelet spécialement spiralé, contenant un nerf ou un tendon humain, est le symbole suprême de la charge. Des victimes sont immolées, des chèvres, par exemple, ou, dans le passé, des esclaves. Encore que le chef ou le sorcier ne pouvaient tuer que ceux sur lesquels ils avaient des droits au sens légal du terme. Une victime devait être gardée par les autres an­ciens qui détenaient aussi des pouvoirs ou une vision extraordinaires, se portant garants à l'encontre de tout prétendant éventuel. En somme, le chef investi de ses pouvoirs spéciaux protège et poursuit à la fois ses sujets et peut, à l'extrême, s'abriter derrière une protection, dans les cas de désobéissance, de non-respect des obligations ou d'impertinence. Dans un sens plus positif, ces mêmes chefs, en tant qu'anciens, sont considérés garder et transmettre la vie collective et les ressources de la vertu générative en servant de médiateurs entre les forces vitales, dérivant des ancêtres fondateurs, et la fertilité de leurs sujets et de l'environnement.
La référence au buffle se remarque dans les régalia des chefs, non seulement sous la forme du chasse-mouches en queue de buffle noir (n-sesa) (4) utilisé en cour de justice (fig. 3) et du kabondo, une large ceinture de cuir portée par le candidat à l'investiture d'une charge, pour son installation, mais aussi dans la coiffure dérivée des Lunda (fig. 4), aux cornes en cercle et au plumet supérieur de plumes blanches, le tsala zi pheembele kanaangi du héron blanc (pheembele), l'oiseau associé au buffle pakasa. Ainsi, le chef souverain, avec l'appui de la communauté, règne sur ses sujets, comme le buffle règne sur la horde, et écarte les problèmes quotidiens, comme le buffle chasse les nombreuses mouches importunes.

3.- Chasse-mouches en queue de buffle, Suku, 23", Collection de Faith & Martin Wright, New York 4.- Chef régional Suku-Tsamba Kyambvu Kindzadi Mudinga N'Tenua portant une coiffure perlée misango mayaka surmontée de plumes de la tête d'un héron tsala zi kanaangi, 1976.

Le masque, chez les Yaka et leurs voisins, établit un curieux rapport entre les chefs et leurs pouvoirs spéciaux. Dans l'iconographie relative au buffle, les masques apparaissent plutôt comme l'extension corporelle de pouvoirs sorciers. Le premier exemple d'un masque cornu (fig. 5), collecté par Verhaevert avant 1910 dans un village Yaka du nom de Sisacidi, est décrit: "réservé aux danses de guerre et porté par un chef qui conduit le combat (MRAC 19292/2)." Construit d'éclisses de roseau en une énorme sphère, sa surface est couverte d'une combinaison de raphia et de tissu importé. Traversant horizontalement le front, un bourrelet de fibres est orné d'une série de petits fragments de calebasses peints de rouge et de blanc. Les oreilles ovales, blanchies, forment un relief. Les yeux sont des trous simplement percés dans le tissu mais rehaussés d'une sorte d'arcade faite d'une touffe de poils de phacochère. Le nez, long, construit d'un bourrelet de fibres est rehaussé de lignes rouges et blanches; les narines et la bouche, ouvertes, sont soulignées de poils de buffle quoique relativement dissimulés dans la collerette de fibres de raphia. Les deux cornes coniques enveloppées de tissu polychromé se terminent par deux pointes de bois. De plus, entre les cornes et sur la tête se trouve un pompon de raphia sem­blable, par l'effet, à celui de la coiffure tsala.
Un deuxième masque, gigantesque (fig. 6), collecté par le Père Butanye dans la région de Kimbao, sur la rivière Inzia, est référencé: "mbau, le buffle (MRAC 34146)." Il fut présenté au musée de Tervuren en 1932, et mesure en tout 125 cm de hauteur et 62 cm de largeur. Fait d'éclisses de roseau et couvert de raphia, comme dans l'exemple précédent, la structure du nez, élongée et verticale, est sculptée séparément en bois, à l'instar de la bouche qui porte des dents épointées et blanchies. De même les yeux sont soulignés par des touffes de poils. Un ornement en sorte de double visière, avec des triangles en relief, surmonte le front, et le visage est peint de couleurs rouge et blanche surchargées de deux ovales blancs partant des yeux, alors que deux traits s'étirent horizontalement des yeux vers la bordure de raphia. Les oreilles, ovales et blanchies, apparaissent à la base des cornes presque coniques, enveloppées dans le même morceau de raphia qui réunit le haut de la tête. Bien qu'aucune information contextuelle ne soit fournie par Butanye, dans son étude parue en 1930, Plancquaert mentionne un usage étendu du masque mbawa ou pakasa dans la conclusion des rites de l'initiation n-khanda, ou les garçons récemment circoncis sont présentés devant le personnage masqué qui précise quelles sont les nourritures interdites aux initiés (5). De plus, Plancquaert cite l'emploi d'une plus petite variété de masque buffle parmi les masques qui se produisent par paire, porté par les nouveaux initiés, au cours de leur tournée exhibition (6). Comme d'autres masques, vus au cours de ces mêmes exhibitions, le visage est sculpté en bois et surmonté d'une construction conique renforcée de disques l'entourant. Qu'elle possède ou non des cornes, cette variété apparaît occasionnellement dans les danses, même aujourd'hui (fig. 7). En chaque spécimen, un jeune buffle, plutôt qu'un adulte, est représenté.

5.-Masque de guerre Yaka, MRAC 1929 2/2, environ 36" de hauteur. Collecté par Verhaevert avant 1910, Sisacidi. 6.- Masque mbawa Yaka, MRAC 34147, 113 cm., collecté par O. Butanye avant 1932, Kimbao, région de la riviere Inzia.

Hans Himmelheber recueillit un autre masque, en 1937, de la variété du gigantesque mbawa, qui se trouve actuellement dans la collection de Jacques Hautelet (fig. 8). Fait en vannerie, il ressemble à un énorme œuf de Pâques dans sa forme ovale. Sa surface de raphia noircie est parcourue de lignes blanches bordées de rouge entourant des wnes de points rouges et blancs. Le nez de bois, étiré et fixé, est couvert de triangles rouges et blancs alors que les yeux sont matérialisés par des tubes d'écorce roulée. Deux rectangles rougis, comme des pattes, suggèrent les oreilles. De véritables cornes de l'antilope palanga sont directement assujetties au masque, au lieu et place de celles qui représentent les cornes du buffle en toute autre matière. Himmelheber a publié une photo de terrain de ce masque sorti de son abri avec un masque de bois kakuungu et un masque mwelo couvert de plumes (fig. 9). Dans son article paru dans Brousse, Himmelheber souligne que le masque mbawa n'est pas l'oeuvre d'un sculpteur professionnel mais plutôt celle d'un spécialiste des rites de ce charme, et qu'il peut être acquis par quiconque souhaite apprendre d'un expert le traitement et les tabous qui lui sont attachés. À l'instar du joufflu kakuungu, le principal domaine magique du mbawa s'étend à toutes les formes de maladies humaines, dont l'impuissance et la stérilité, pour lesquelles le patient est confronté au masque pendant plusieurs jours dans une petite case. Quant aux maladies, c'est le devin du village qui précise si c'est le mbawa qui peut les traiter. De même, les pouvoirs affIrmés de mbawa peuvent être utilisés pour chasser la pluie ou écarter une tornade. Himmelheber évoque aussi son rôle dans l'initiation de la n-khanda, bien qu'il suppose que ce rôle puisse être adapté depuis peu. Le mbawa récolté par Hirnmelheber aurait été utilisé au début d'une n-khanda ou il passait en revue les garçons admis : les tundansi (7). Au cours de nos recherches, en 1976, à la fois chez les Yaka et chez les Suku, la plupart des informations de Hirnmelheber furent confirmées. Dans les villages Yaka d'Itunza et Pasanganga, dans le secteur de Popokabaka, les anciens indiquèrent que les sculpteurs accomplis (kalaweeni) ne faisaient pas les masques mbawa. Quoique ce dernier soit un masque de la n-khanda, il possède sa propre danse, lorsqu'il sort pour l'inauguration du camp de la circoncision. Au village Suku- Tsaamba de Milombi, j'ai appris que mbawa est moins puissant que kakuungu et peut lui servir d'assistant. Kakuungu danse en premier et est toujours suivi par mbawa. Le costume du danseur comporte un pantalon et une chemise faits d'un filet de raphia, de peaux d'animaux et de quelques cosses de ndoku ajoutées, qui produisent une sonorité: "bloc-bloc-bloc !" effrayant les villageois qui prennent leurs jambes à leur cou dès qu'approche le personnage masqué (8).
Vers le centre de Kyambvu Kinza, sur l'Inzia, mbawa ouvre la voie pour kakuungu qui est le plus puissant. Lorsque le masque apparaît, il crie: "ngeyan ngeyan woolo woolo !' Sur la rive orientale de la rivière Inzia, au village Suku de Kimbenga (chefferie Ngombe), il nous fut rapporté une célèbre affaire, remontant à 1924, entre deux hommes décidés à faire usage de leur masque respectif. Le propriétaire de kakuungu voulait prendre en charge la n-khanda, ce que contestait le propriétaire de mbawa. Mais comme le premier résidait à Kimbenga, il emporta la décision et "l'homme de mbawa" rentra mécontent dans son village. Là-dessus, il se mit à pleuvoir continuellement pendant plusieurs jours, sans espoir d'accalmie et la n-khanda se vit continuellement reportée. Constatant cela, les villageois se mirent à penser au propriétaire de mbawa, décidés à lui demander de chasser la pluie. Quand les vieux, finalement, allèrent le chercher, ils lui offrirent une chèvre, de l'argent et le prièrent de faire quelque chose pour améliorer la situation. Mbawa stoppa la pluie immédiatement, et, peu après, supplanta kakuungu dans cette région. Si toutefois les deux masques se rencontraient, ils échangeaient un charme bikala dans la crainte que kakuungu ne fut humilié par mbawa et pour que son propriétaire ne fut pas frappé d'une mort subite.
Lorsque mbawa se produisait, un assistant entonnait des couplets l'implorant de condamner, punir, maudire et tuer celui qui vole les chèvres des autres ou qui serait coupable d'autres agissements antisociaux. Alors que les couplets s'égrenaient, le masque courait ici et là, cherchant une femme qui avait récemment mis au monde un enfant, comme décrit dans un récit concernant kakuungu (9); 11Ibawa est réputé avoir une bonne influence au cours des accouchements. En passant en revue les candidats à la n-khanda, il disposait occasionnellement les garçons, les présentant par leurs noms de n-khanda. D'autres pouvoirs lui sont attribués, dont les bons effets qu'il peut avoir sur les chasses organisées par le lignage et la faculté qu'il aurait de traiter ou résoudre les cas de malchance diagnostiqués comme étant provoqués par le charme bikala.
La préparation d'un masque mbawa nécessitait le sacrifice d'une chèvre afin de protéger les membres futurs et présents du lignage. La viande de l'animal était alors répartie parmi les membres impliqués. Un poulet ou un coq était aussi tué à cette occasion et officiellement présenté à un homme portant le titre de mbala-mbala, un assistant du possesseur du masque. De plus, un interdit général prévoyait de ne pas consommer la viande d'aucun animal forestier tant que mbawa se trouvait dans la région.
Nos informateurs méridionaux Yaka, originaires du secteur de Kingulu, sur la haute Wamba, décrirent l'utilisation des masques mbawa lors de l'intronisation d'un nouveau chef, la danse du masque s'accomplissant seulement en présence d'hommes adultes et en l'honneur du chef. De certaines précisions que nous confia le Père Antoine Verwilghen, concernant les masques des Yaka du Sud, de la localité de Kasa, il ressort que les fibres du mbawa, désignées kambwamba, ont pour fonction de semer la terreur et sont seulement portées par les hommes adultes. Lorsqu'il se produit en l'honneur d'un nouveau chef, on dit qu'il grimpe sur le toit des habitations et qu'il y danse. Toutefois, il n'apparaÎt pas dans le contexte de l'initiation-khanda. Plusieurs de ces spécimens, de la région de Kingulu, se trouvent dans la collection de l'Institut des Musées Nationaux, à Kinshasa (IMNZ: 71.323.27, 72.136.1, 72.136.3) et un autre fut acquis par le Musée Barbier-Mueller de Genève, en 1977 (fig. 10). Ce dernier mesure 146 cm. de large, est presque sphérique de forme et se distingue par la construction conique des yeux qui ressemblent à une cloche double à main. Le visage présente de larges zones rouges, blanches et noires délimitées de traits rouges et blancs. Les cornes sont de même décorées de rouge et de blanc cernant de gros points noirs. Enfin, le nez s'étire droit, jusqu'à la ligne frontale à l'instar des spécimens précédents.

7.- Masque Yaka pour la danse démonstration, Rietberg Museum, Zurich, 55 cm. 8.- Masque mbawa Yaka collecté par H. Himmelheber, 1937.
9.- Masques mwelo, mbawa et kakuungu, photo de Himmelheber, 1937 10.- Masque mbawa, Yaka, Musee Barbier-Muellcr, Gcnève, 146 cm, acquis en 1977.

Un exemple énigmatique des Yaka méridionaux (fig. 11), conservé à l'Institut des Musées Nationaux de Kinshasa (70.12.82), représente une version miniature fixée à l'arrière de la forme sphérique. À moins d' une simple aberration, un éventail plus large de significations pourrait établir un rapport avec la maternité.
Selon l'information d'A. Verwilghen, relative aux Yaka méridionaux de Kahungula, les masques appelés pa­kasa ou mbawa sont utilisés pour effrayer ou terroriser le public. De l'argent est même donné pour calmer le danseur furieux. Comme l'animal qu'il représente, le masque se montre le matin ou à la nuit mais jamais le jour (10). À l'inverse d'autres masques étudiés plus loin, la version Suku du Sud (figs. 12 & 13) est entièrement sculptée dans le bois, matérialisant le buffle de façon réaliste, permettant au danseur de voir à travers la bouche lorsque le masque est posé horizontalement sur la tête. Sur chacun des huit spécimens connus (11), un grand soin fut accordé au sculptage des dents, de la langue et de toute la portion de la bouche. La seule tendance intentionnelle, à partir d'une image autrement réaliste du buffle, se trouve à l'arrière de la tête, ou dans la région antérieure des oreilles, ou des rangées horizontales de triangles ont été peintes sur une surface noire ou sombre. Les masques de ce type se trouvent aussi dans les localités de Panzi et Kapita-Tsuka, près des chutes du Kwango. Plusieurs masques identiques furent recueillis chez les Holo.

11.- Masque Yaka avec un plus petit attaché, IMNZ 70.12.82. 12.- Masque de buffle, Yaka méridionaux, MRAC 39179, 58 cm, acquis en 1939, collecté par Bequaert dans le région de Panzi
13. - Masque de buffle, Yaka méridionaux; MRAC, précédemment dans la collection des Musées Royaux d'Art et d'Histoire, Bruxelles. 14.- Masque kudi, Yaka méridionaux, IMNZ 72.3 44 cm., collecté par le Père Foulon au village de ' Wamba, région de Kizamba.

Chez les Suku méridionaux et les Yaka de l'extrême Sud, il reste une variété de masques en bois, en forme de heaume, avec des cornes de buffle latérales ou verticales, quoiqu'elle présente absolument un visage humain plutôt que la tête d'un animal (fig. 14). Selon Verwilgen, ces masques sont aussi appelés mbawu ou mbawa et ont le même rôle que celui des formes animalières précises dont nous venons de parler. Parmi les Yaka méridionaux de Kasa, la version humanisée en bois englobe les masques appelés mambula, zanhulu et kokolo qui terrorisent tout le monde, contraignent les fillettes et les femmes mariées à rentrer dans leurs maisons comme il peut affronter n'importe qui (12). Cependant, un spécimen, recueilli par le Père Foulon en 1970 (IMNZ 72.395.99) (fig. 14), était utilisé pour traiter un enfant malade, le masque ayant été placé au-dessus de la tête de l'enfant. Des masques similaires sont connus sur l'autre rive du Kwango, en Angola, parmi les populations voisines Sosso et Nkanu (figs. 15 & 16) mais sont aussi à l'Est chez les Mbala et Kwese (figs. 17 & 18), bien que l'on ignore tout de leurs contexte et fonction précis. Chacun présente des proportions variant dans la composition entre les représentations humaine et animale.

15.- Masque cornu, Sosso, région de Quimbele, A MRAC 67.63.48, 43 cm. 16.- Masque cornu, Nkanu ou Lula, IMNZ 73.517.2 6/6.

Les Pende du centre utilisent un danseur masqué pagasa au cours de leurs fêtes masquées mbuya, selon Muya Gangambi, Ndambi Munamugega et Delhaise (13). Comme certains autres masques Pende d'un pouvoir spécial, les préparations rituelles sont nécessaires, dont l'abstinence sexuelle des créateurs et des porteurs du costume du buffle, plusieurs interdits alimentaires sont observés et une poudre spéciale est saupoudrée là ou le personnage masqué va passer. Accompagné d'un gardien, ou de plusieurs, maquillé de points blancs et rouges sur le visage et portant des plumes de perroquets dans sa coiffure, le pagasa masqué est accueilli d'abord par le silence absolu jusqu'à ce que le tambour joue un rythme spécial. Ndambi rapporte que les gardiens s'habillent comme des chasseurs et chantent les morts de leurs familles qui furent tués par un buffle. Selon lui, "la danse pagasa s'accompagne d'une mort dans le village, elle ne s'exécute pas inutilement." (14) De même, selon W.C. Wauters, le pagasa mbuya des Pende est également l'esprit gardien, l'espion protecteur du camp de la circoncision (15).
Un contexte plus théâtral est décrit par Delhaise, ou le personnage Pende pagasa porte derrière lui un sac de boue qu'il laisse parfois échapper pour imiter les déjections de l'animal. Les assistants le menacent alors de leurs arcs et de leurs fusils et tirent à blanc. Le masque tombe alors comme frappé à mort et la scène s'achève dans la parodie de son dépouillement parmi les cris de joie des femmes (16). Un spécimen de masque Pende pagasa (fig. 19), collecté par F. Wenner, se trouve dans la collection de Tervuren (MRAC 32 532) et traduit un naturalisme expressif semblable à ceux des Suku et Yaka méridionaux.

17.- Masque Mbala de la région de Pay-Kongila, MRAC 38523, 83 cm., acquis en 1939, don de F. Pierre. 18.- Masque Kwese, MRAC 57.9.1, collecté par L. de Sousbergh.
 
19.- Masque pagasa, Pende, MRAC 32532, 75 cm., collecté par Delhaise avant 1924.  

L'impact de l'image du buffle dans les cérémonies masquées à travers la région du Kwango-Kwilu au Zaîre est évident. Encore que l'image donnée ne soit pas l'exacte réplique mais, souvent, une simplification et une distorsion des qualités les plus expressives de l'animal: sa présence massive, son air menaçant et pénétrant. La bête naturelle est interprétée, représentée à des fins sociales. Les habitudes antérieures de pensée, de sentiment et d'action sont une libre spéculation interrompue et réflective, comme le suggère Victor Turner (17). Capable d'embardées, de tournoiements et d'un abattage sauvages, les aspects imprévisibles, rancuniers et terrifiants ne sont pas seulement l'apanage de l'animal pakasa soumis à la traque, mais ils sont manifestes aussi de la conduite de l'être humain. À travers cet animal repensé, les aspects parallèles et analogues de ce comportement sont dramatisés. Le buffle pakasa peut être rattaché au chef irascible, même à l'ancien, qui condamnent ou maudissent ceux qui sont sous leur autorité. En retour, le chef, comme le buffle, est suprêmement redouté car il préside le tribunal coiffé de ses cornes, gesticulant ou battant l'air de son chasse-mouches en queue de buffle. La puissance de l'animal et sa virilité sexuelle, associées à ses agissements vengeurs, ont été accaparés, concentrés et matérialisés en un tout plus terrifiant que l'animal lui-même et gardé en réserve contre toute preuve de malveillance ou de faiblesse vis-à-vis de la communauté. de l'autorité à travers le spécialiste du rite qui s'efforce d'écarter les dangers et les incertitudes pendant les périodes de changement social, au cours des guerres, dans les interrègnes ou lors du passage des jeunes à l'état d'adultes responsables.

Arthur P. BOURGEOIS