AU PAYS DE SALIF KEITA • Blues bambara à Bamako

La capitale du Mali n’est pas seulement l’une des villes les plus accueillantes d’Afrique de l’Ouest. C’est aussi un haut lieu musical, où ont été lancés bien des artistes. Visite guidée pour oiseaux de nuit.

Courrier International 01/06/2006

Carte du Mali

Nous sommes dans une banlieue de Bamako qui porte le joli nom de Badalabougou. Attirés par le rythme d’un tambour, nous descendons un chemin de terre. Ça y est : en bas d’une allée bordée de margousiers poussiéreux et de jacarandas en fleur une petite centaine de personnes sont réunies pour une noce. Regroupées sous une tente faite de bouts de toile de tentes des Nations unies, elles écoutent avec une attention intense un groupe de percussions local qui joue une musique entraînante, dans un style connu sous le nom de didadi.
Vêtus d’une coiffe de cuir, d’une veste orange ornée de cauris, d’un short en toile et de bracelets en fer, d’agiles danseurs font des bonds et secouent des calebasses pleines de riz appelées yabaras. Un djembéfola (“celui qui parle avec le tambour”) martèle un tambour fait d’une peau de cheval tendue sur un bidon d’essence. Un autre percussionniste tape sur un cylindre de métal rainuré nommé karinyan. Puis les danseurs s’éclipsent et une chanteuse menue fait son apparition. Elle circule au milieu de la foule en chantant l’éloge des familles des mariés. Elle se met tout à coup à gesticuler dans notre direction, sous le regard amusé des invités. “Elle parle de vous dans sa chanson, me dit-on. Elle fait votre éloge parce que vous visitez le Mali.” Quand nous sommes arrivés, à 4 heures de l’après-midi, le groupe jouait déjà depuis six heures – et la musique doit continuer jusque tard dans la nuit. A la tombée du jour, les gens sortent en masse de chez eux et se dirigent vers le chapiteau. De petits marchands tournent autour de la foule, proposant cacahuètes, chewing-gums, bananes, thé, bois de chauffage, sandales, brosses à dents ou lunettes de soleil. Tout le quartier est venu assister au spectacle. “Ce groupe joue habituellement pour des mariés vivant à Bamako originaires des environs de la ville de Niamala, mais n’importe quel passant a le droit de les écouter”, indique mon compagnon, Paul Chandler. Américain, producteur de disques et instituteur, il vit à Bamako depuis plusieurs années.
A première vue, Bamako, ville chaude et poussiéreuse qui s’étire le long des deux rives du fleuve Niger, dans le sud du Mali, non loin de la frontière avec la Guinée, n’est pas une des plus grandes capitales culturelles du monde. Bien qu’elle soit la capitale du Mali, ancienne colonie française, et que sa population soit estimée à plus de 1 million d’habitants, elle ressemble à bien des égards à un gros village, avec ses rares gratte-ciel dressés le long du large fleuve boueux, ses chèvres qui broutent le long des routes et son Grand Marché occupant une bonne partie du centre-ville. Pourtant, sa tradition musicale remonte à au moins six siècles, et les concerts gratuits en plein air offerts par des musiciens itinérants, à l’image de celui auquel nous avons assisté, font ici bien plus partie du quotidien que les matchs de football improvisés. La ville a en outre connu une profonde transformation au cours de la dernière décennie.
L’essor de la musique malienne, qui a débuté dans les années 1990 avec le succès mondial du chanteur Salif Keita et du chanteur et guitariste Ali Farka Touré, a attiré touristes, producteurs et musiciens en herbe décidés à égaler le succès de ces stars. La nouvelle du décès d’Ali Farka Touré, le 6 mars, des suites d’un cancer a eu un écho dans le monde entier. Bamako est ainsi devenu un lieu de rencontre et un incubateur pour les jeunes talents ouest-africains. C’est désormais l’un des meilleurs endroits de la planète pour écouter de la musique en concert. Bars et boîtes de nuit se sont multipliés ; ce sont souvent des lieux intimes au toit de chaume, aux murs nus, meublés de quelques dizaines de tables et de chaises en bois brut. Les plus grands noms de la musique malienne s’y produisent quand ils sont à Bamako. Plusieurs de ces établissements appartiennent à des musiciens, par exemple le Mofu de Salif Keita ou l’hôtel Wassulu d’Oumou Sangaré. Certains artistes occidentaux – Robert Plant, Ry Cooder, Bonnie Raitt, John Lee Hooker et Manu Chao, entre autres – se sont rendus à Bamako pour jouer et enregistrer avec les stars locales.

Une tradition musicale qui remonte au XVIe siècle

La ville est devenue un melting-pot culturel, dans lequel chanteurs et musiciens issus de la myriade d’ethnies maliennes – Touaregs du Sahara, Songhaïs de Tombouctou, Malinkés de la région située au sud de Bamako, Dogons des falaises de Bandiagara, Wassalous proches de la Côte-d’Ivoire et Peuls du centre du pays – se mélangent et s’enrichissent mutuellement. “Ici, il y a un grand nombre de groupes ethniques, et chacun a une culture musicale différente”, constate Mombé Traoré. Agé d’une trentaine d’années, ce disc-jockey portant des dreadlocks, qu’on appelle “DJ Vieux”, a accepté d’être mon guide pendant plusieurs jours et de me faire découvrir cette scène musicale au début du mois de février. “Tout le Mali se retrouve à Bamako.”
La tradition musicale malienne remonte au début du XVIe siècle, à la grande époque de l’Empire songhaï. Une caste d’artistes itinérants fait son apparition dans les villages qui bordent le Niger, le troisième fleuve d’Afrique. Les griots – jeli, en bambara [langue la plus parlée à Bamako] – ont élaboré des récits en musique célébrant les exploits des rois et perpétuant la culture et l’histoire de leur communauté. “Si vous considérez l’Afrique de l’Ouest comme un corps, alors les griots en sont le sang”, me dit Toumani Diabaté, un virtuose de la kora, un instrument à cordes pincées composé d’un long manche et d’une calebasse tendue de peau. Cette année, il a remporté un Grammy Award dans la catégorie “meilleur album de musique traditionnelle” avec In the Heart of the Moon, enregistré à Bamako en collaboration avec Ali Farka Touré. “Nous sommes les gardiens de la société ouest-africaine, et notre rôle est de communiquer.” La musique des griots maliens a beaucoup évolué à travers les siècles, mais elle a toujours été fondée sur une mélodie hypnotique et obsédante utilisant une gamme pentatonique, le son cristallin de la kora, le rythme énergique du tambour et les gémissements plaintifs du chanteur-narrateur. Le griot demeure cependant au bas de la hiérarchie sociale. Salif Keita, qui descend d’une famille royale malinkée, est méprisé par son clan depuis qu’il a choisi cette carrière.
Je suis arrivé à Bamako à la fin de la saison froide et sèche. A cette époque, les touristes européens – et, de plus en plus, américains – convergent vers le Mali pour faire de la randonnée entre les villages des Dogons, une ethnie animiste, ou poussent vers le nord jusqu’à Tombouctou et au-delà, dans le Sahara. Bamako n’était autrefois qu’une ville de passage, mais les touristes y restent désormais quelques jours pour découvrir la scène musicale.
Le Mali a obtenu son indépendance en 1960 et, si Bamako demeure l’une des capitales les plus pauvres d’Afrique de l’Ouest, c’est aussi peut-être la plus accueillante : les visiteurs n’y subissent presque aucune des tracasseries qu’on doit endurer dans les autres villes de la région. Après m’être fait voler mon numéro de carte bancaire dans l’un des meilleurs hôtels de Lagos [capitale économique du Nigeria] et avoir donné des pots-de-vin pour passer les barrages routiers dressés par des soldats ivres ou des miliciens adolescents armés de matraques à Abidjan, en Côte-d’Ivoire, j’ai pu souffler un peu à Bamako. Les chauffeurs de taxi sont généralement honnêtes, les marchands ambulants vous laissent tranquilles sur un simple “non, merci”, les rues sont sûres la nuit. Et, si vous parlez un peu français et citez un ou deux noms de musiciens maliens, vous pourrez vous lancer dans des conversations animées à chaque coin de rue. Pour ma deuxième nuit à Bamako, Vieux, mon guide à dreadlocks, arrête à 23 heures son vieux cyclomoteur chinois devant mon hôtel et me dit de le suivre en taxi. Son boubou bleu paon flotte au vent pendant que nous roulons dans des rues sombres vers L’Elysée, un club situé en dehors de la ville. Cette espèce de grange mal éclairée est bondée : de jeunes couples dansent doucement sur la piste couverte d’une mosaïque, ou se serrent sur des banquettes. Bien que vivant dans un pays musulman, les Maliens n’hésitent pas à se montrer affectueux en public. Lobi Traoré, un chanteur local très apprécié, qui n’a aucune relation avec Vieux, chante en bambara des airs mélancoliques, accompagné par des percussions et deux guitares électriques. Sa musique, qu’il appelle du “blues bambara”, présente des similitudes frappantes avec le R&B américain et est, comme celui-ci, remplie d’histoires d’amour qui finissent mal et de désirs non partagés

Son boubou bleu paon flotte au vent

Lobi Traoré n’est pas le premier musicien à comparer la musique du delta du Mississippi à celle du fleuve Niger. Ali Farka Touré, un Songhaï qui avait grandi sur les rives du Niger, au sud de Tombouctou, a dit un jour que le blues américain était né sur son méandre du fleuve.
Robert Plant, qui a joué en 2003 dans le Festival au désert, près de Tombouctou – l’un des nombreux festivals en plein air qui s’étalent sur plusieurs jours et qui attirent au Mali des milliers de personnes chaque année –, a lui aussi trouvé des similitudes entre la musique assouf des Touaregs et le blues américain.
La nuit suivante, nous optons pour Le Cheval blanc, un bar en plein air de Badalabougou tenu par Lorelei Frizzell, une Américaine, et Sassi Traoré, son mari malien. Sous un toit de chaume mité, assis sur des chaises en plastique à une table en bois brut, nous mangeons des brochettes de bœuf et descendons des bières fraîches tout en écoutant le groupe d’Adama (“Etoile”) Dramé et Marium Koko Dembele.
Adama Dramé est dogon et a grandi dans les falaises éloignées du centre du Mali. Pendant une pause, il me confie avoir confectionné sa première guitare à l’aide de boîtes de conserve. Il se débrouille si bien qu’il a récemment été engagé comme guitariste par l’Orchestre national du Mali. Une Dunhill aux lèvres, il passe sans difficulté d’un reggae à un blues puis à une mélodie dogon, accompagné par des percussionnistes, un joueur de xylophone et la voix rauque de Marium.
Certaines des plus grandes stars de la scène musicale malienne, dont Amadou & Mariam ou Habib Koité, n’étaient pas à Bamako pendant mon séjour : elles se produisaient au Festival sur le Niger, qui se tenait en plein air pendant trois jours à Ségou, à 250 kilomètres au nord-est. Toumani Diabaté, le virtuose de la kora, avait, lui, décliné l’invitation pour préparer son voyage à Los Angeles pour la cérémonie des Grammy Awards.
Vieux s’est débrouillé pour m’obtenir un rendez-vous exceptionnel avec lui. Je me présente un vendredi à 13 heures à son domicile, situé dans la banlieue de Bamako, et j’attends environ deux heures dans une antichambre. Diabaté finit par apparaître, mince, la quarantaine ; il m’invite à m’asseoir avec lui dans une véranda et à partager un plat de capitaine, un succulent poisson blanc pêché dans le Niger. Nous mangeons dans le même grand plat métallique, prenant avec les doigts des morceaux de poisson et du riz. Dans la cour adjacente, six femmes de sa famille, dont l’une de ses deux épouses, battent le millet, font tremper des haricots et laissent mijoter un ragoût. On pourrait se croire dans n’importe quel village malien si la célébrité de Toumani Diabaté ne se rappelait pas de temps en temps à notre bon souvenir. Son téléphone portable sonne au milieu du repas : c’est son producteur de Nonesuch Records qui l’appelle pour régler les derniers détails du voyage à Los Angeles via Paris, le lendemain.

Diabaté joue aux Etats-Unis depuis vingt ans

Descendant de cinquante-trois générations de joueurs de kora malinkés, Diabaté a grandi à Bamako et a commencé à étudier cet instrument à l’âge de 5 ans. Il est arrivé à maturité artistique au moment où la musique malienne se faisait connaître aux Etats-Unis. Il a donné son premier concert américain dans un club du New Jersey il y a près de vingt ans. Depuis, il s’est produit “dans quarante-sept pays”, s’est imprégné pendant ses voyages des influences reggae, pop, jazz et soul. “Je prends les vieilles chansons maliennes et j’y ajoute des arrangements modernes. Je compose aussi de nouveaux textes sur de vieilles musiques. Aujourd’hui, les gens veulent de la world music qui mélange le neuf et l’ancien, mais il faut rester fidèle à soi-même. Si on oublie son passé, on ne sait pas trouver sa voie pour l’avenir.” Bien qu’il ait eu plusieurs occasions d’émigrer en Occident, Toumani Diabaté reste fermement attaché à sa terre natale. Faire la navette entre ces deux horizons lui permet de rester énergique et inspiré. “Je ne pourrai jamais quitter Bamako, confie-t-il. Pour moi, c’est la plus belle ville au monde.” Il doit jouer le soir même au Hogon, l’un des clubs les plus courus de Bamako, avec son groupe, le Symmetric Orchestra. Je suis le cyclomoteur de Vieux le long de la rive nord du Niger, et nous arrivons sur les lieux peu après minuit. Contrairement aux bars miteux que j’ai fréquentés précédemment, Le Hogon est un endroit flashy et somptueux.

Joshua Hammer
The New York Times