Au Mozambique, l'art est une arme

Le Monde 03/09/2002

Ce sont de fines sculptures de danseuses, de musiciens ou d'animaux. Mais le tutu est hérissé de mitraillettes, les plumes sont des canons de fusils, le saxophone se révèle un bazooka. Les artistes mozambicains du collectif Nucleo de Arte ont travaillé avec pour seuls matériaux les envahissantes reliques d'une longue lutte pour l'indépendance et de seize années de guerre civile. Dix ans après les accords de paix, il y aurait encore quelque sept millions d'armes illégalement détenues.
"Arms into Art" (Des armes à l'art) s'inscrit dans un vaste programme de collecte mené par le Conseil chrétien du Mozambique, "Transformer les glaives en charrues". Aucune question n'est posée à ceux qui acceptent d'échanger leur arsenal contre charrues, bicyclettes, outils ou matériaux de construction. Depuis 1995, seulement 200 000 armes ont ainsi été récoltées, puis détruites ou recyclées par le Nucleo.
"Qu'importe, répète Dinis Sengulane, évêque de l'Eglise anglicane, dans toutes les interviews, si nous contribuons à bâtir la paix." A défaut de résultats probants, le projet fait sens : il donne des outils pour créer contre ceux qui détruisent, rend vie à des engins de mort, fait du beau avec du laid, change le regard sur un pays surtout célèbre pour sa pauvreté.
"Ce travail m'a permis de transformer de mauvaises expériences en quelque chose qui me fait me sentir bien, pas seulement en tant qu'artiste, mais aussi en tant qu'individu", confie Fiel Dos Santos, l'un des artistes, que la guerre sépara de sa famille durant un an. "C'était comme ouvrir une fleur, donner à ces armes, en sachant à quoi elles ont servi, une signification positive", raconte Humberto Delgado. Leurs sculptures ont été exposées à Maputo, mais aussi au Canada, en Europe et sur Internet. En janvier, une vente aux enchères organisée à Londres a permis de récolter 22 333 livres sterling (34 743 euros) pour le projet.
Les agressions sont monnaie courante au Mozambique, d'où s'organise un vaste trafic d'armes. Pendant ce temps, un programme propose aux enfants de troquer leurs pistolets en plastique contre des jeux de leur âge. Dérisoire et utile.
Claire Ané