LE GRIOT DES GENIES DU FLEUVE

LE MONDE 2 | 18.03.06 |

Guitariste malien de renommée internationale, Ali Farka Touré est décédé le 7 mars à Bamako. Mais avant de devenir ce grand artiste, le cultivateur-chanteur de Niafounké, près de Tombouctou, était le griot d'une confrérie des génies du fleuve Niger.

YANN PLOUGASTEL - PHOTOS THOMAS DORN

Tout commence à Paris, par une chaude après-midi de juin dernier. Au fond du Jazz Club Lionel Hampton de l’hôtel Méridien de la porte Maillot, une douzaine de journalistes profitent de l'air conditionné. Face à eux, en boubous de basin brodé, Ali Farka Touré et Toumani Diabaté, deux des plus grands musiciens maliens actuels, présentent ln the Heart of the Moon, l'album qu'ils viennent d’enregistrer l’ensemble. Leur rencontre est un événement.
Ali Farka Touré, qui vit à Niafounké, une petite ville dans la boucle du Niger, descend de Mohamed Touré, un Askia (une des deux grandes dynasties songhaïs), qui, au XV siècle, a porté l’empire songhaï à son apogée. C’est un guitariste de renommée internationale qui a joué avec Ry Cooder, John Lee Hooker ou Taj Mahal. On l’a surnommé, ce qui l’agace, le “ bluesman malien ”. Martin Scorsese est allé tourner chez lui Du Mali au Mississippi, un des épisodes de sa série sur le blues, afin de montrer que c’est sur cette terre de rois que la musique noire a pris racine. “ Quelqu’un comme John Lee Hooker a les feuilles et les branches. Nous avons le tronc et l’arbre. Il n’y a pas de Noirs américains. Il n’y a que des Africains qui ont perdu leur histoire y explique-t-il... Toumani, lui, habite à Bamako. Il est le dernier descendant d'une prestigieuse lignée de griots. Dans sa famille, on joue de la kora - une grande harpe de vingt et une cordes avec une demi calebasse sur laquelle est tendue une peau de vache - depuis soixante et onze générations. Il en est considéré comme le plus grand virtuose actuel. Il a collaboré, lui aussi, avec Taj Mahal et a enregistré, en 1988, avec Ketama, un groupe de flamenco, l'album Songhaï; fleuron de la world music... En entrelaçant leurs notes le long de douze titres d'une impressionnante sérénité, ces deux musiciens hors pair incarnent la renaissance de la musique malienne. C'est un peu comme si Wolfgang Amadeus Mozart jammait avec Jimi Hendrix.

Au bout de deux heures de conversation, après une question sur l'absence de musiciens africains au nouveau Live Aid organisé par Bob Geldof, Ali Farka Touré s'emporte. Et part dans une longue diatribe contre l'Occident qui ne prête pas assez attention à l'Afrique et se contente de piller ses richesses tant culturelles qu'humaines. Il cite alors le cas d'un écrivain français, Jean-Marie Gibbal, qui, dans un livre, a révélé à propos des génies du fleuve Niger des secrets auxquels il avait été initié et dont il s'était engagé à ne pas parler. Les génies se sont vengés et lui ont envoyé le korti (appelé aussi nkorté ou koroté dans l'Ouest malien), un poison mortel qui est administré par magie, à distance. Le guitariste décrit ensuite avec précision les circonstances du décès de l'écrivain. Puis passe à autre chose, sans que personne ne relève cette étonnante révélation.

Ali Farka Toure
En tournée. Alif Farka Touré aimait jouer dans sa région, près de Tombouctou, dans le delta inférieur du fleuve Niger. Comme ici, dans la cour d'une maison à Léré.
Ali Farka Toure
 
Ali Farka toure
Toumani Diabaté et sa cora, chez lui à Bamako. C'est avec lui qu'Ali Farka Touré enregistra son dernier album salué d'un Grammy Awards.

Qu'a voulu nous dire exactement ce jour-là cet immense musicien, réputé pour sa sagesse et son ouverture au monde, qui a voyagé dans toute l'Europe, aux Etats-Unis et en Asie ?

Quelques jours plus tard, Jean-Jacques Mandel, un anthropologue doublé d'un journaliste, qui a enquêté sur les rumeurs et la résurgence des pratiques magiques dans plusieurs régions d'Afrique tout en étant un des premiers à s'intéresser à la musique de Fela Ransom Kuti et de Salif Keita, me parle de son ami Jean-Marie Gibbal, disparu en 1993, à 54 ans, d'une tumeur au cerveau. Pilier de l'Ecole des hautes études en sciences sociales dirigée par Marc Augé, c'était un ethnologue qui se plaçait dans la lignée de Michel Leiris et Jean Rouch, mais aussi un poète passionné par le dérèglement rimbaldien des sens. Il s'intéressa d'abord à la vie urbaine en Côte d'Ivoire. Puis, au début des années 1980, se pencha sur les cultes de possession au Mali. Dans un premier livre, Tambours d'eau: journal et enquête sur un culte de possession au Mali occidental (1982, Le Sycomore), il démontra que, si ces cultes se réfèrent à l'histoire des différents empires du Mali (mandingue puis songhaî et à l'islamisation qui les accompagna, avec un mélange de génies islamiques et de génies représentant les diverses ethnies venues successivement s'installer en Afrique de l'Ouest, ils sont néanmoins antéislamiques et traduisent une allégeance conflictuelle à l'islam.

En décembre 1984, il décide de descendre en pirogue le fleuve Niger de Mopti à Tombouctou pour étudier les Ghimbala, culte des génies des eaux de la haute boucle du Niger. “II s'agissait d'une lente initiation il la magie des lieux, des paysages, du mariage de la terre et des eaux, des épousailles des dunes désertiques et du fleuve immense, de la nature des origines quand la surface immobile du lac s'irise il l'aurore d'un vol silencieux d'aigrettes blanches et que nul autre signe de vie ne vient troubler ce premier matin du monde ”, explique Alain Marie, un de ses confrères.

De ce voyage, Jean-Marie Gibbal, qui est aussi un écrivain proche de Georges Perros, va tirer un ouvrage, Les Génies du fleuve: voyage sur le Niger (1988, Presses de la Renaissance), où il mêle, avec une poésie rare dans ce style de livre, ethnographie des paysages et des hommes. Des hommes de plus en plus dépendants, dans cette région qui est une des plus pauvres du monde à cause de l'avancée du désert sahélien, des caprices des eaux, avec cette alternance de périodes de sécheresse et de pluies abondantes, qui ne permettent que de maigres récoltes de milou de riz. Des hommes qui vivent au rythme des crues et décrues du fleuve et, du coup, trouvent dans le culte Ghimbala une communauté protectrice. En fait, Jean-Marie Gibbal montre l'envers du décor... et son manque d'harmonie.

Pourquoi cette brillante enquête sociologique suscite-t-elle dix-huit ans après sa parution une telle fureur chez le plus grand musicien malien? Parce qu'elle décrit une société locale, fortement hiérarchisée et marquée par son proche passé féodal, qui se perpétue dans le quotidien des habitants de la boucle du fleuve Niger, avec un pouvoir aux mains des grands princes d'autrefois, des autorités religieuses musulmanes et de marchands? Peut-être. Après tout, Ali Farka Touré est un des notables de cette région...

Jean-Pierre Dozon, lui aussi ethnologue et ami de Gibbal, soulève une autre hypothèse : “Jean-Marie analyse le statut des différents chefs de culte comme relevant d'une quête et d'une position de pouvoir~ position non négligeable} voire enviable, dans un contexte plus global de crise de la société malienne.” Après l'indépendance et la fin de l'ère socialiste, le Mali s'est trouvé confronté à la modernité et à la mondialisation. Dans ce contexte les Ghimbala ont joué un rôle culturel et politique de cohésion sociale.

En fait, Ali Farka Touré appartient à une des confréries de “possédés” des génies du fleuve. Il en est même un des gaw, en quelque sorte un griot des génies, celui qui est chargé de perpétuer leur histoire mais aussi de les appeler auprès des hommes au cours de batous, cérémonies de possession et de transes.

C'est ce que Jean-Marie Gibbal, qui l'a rencontré pour la première fois en 1984, donc bien avant ses succès internationaux, raconte dans son livre. Ali a été initié par sa grand-mère, Kounandi Samba, une des plus grandes prêtresses Ghimbala. Lorsqu'il avait 12 ans, au cours d'un des rituels, un génie se serait emparé de son esprit. Etait-ce Baana, le plus grand et le plus craint des génies, surnommé “le captif indomptable ”, dont le rire se mêle aux grondements du tonnerre et dont le nom signifie “pluie” en Songhaï ? Ou Mayé, le chef de guerre?

PERPÉTUER LA MÉMOIRE DES GÉNIES
Nul ne le sait. C'est un secret. Ali Farka Touré disparaît deux ans, à Hombori, un lieu sacré où Cheick Oumar Sissoko a tourné La Genèse. A son retour, il sait jouer du djerkélé, “un instrument des dieux”, à une corde, dont on tire des mélopées lancinantes pour émouvoir les génies et qui, pendant les nuits de jeudi à vendredi et de dimanche à lundi réservées au Ghimbala, s'entend à 20 kilomètres à la ronde.

Lorsque, trois ans plus tard, à Conakry, en Guinée, où Ali est apprenti chauffeur, il découvre sa première guitare électrique lors d'un spectacle du Grand Ballet africain de Keita Fodéba, il a le déclic. Pourquoi ne pas retravailler à la guitare les mélodies secrètes pou rappeler les génies? Il confie à Jean-Marie Gibbal: “Grâce aux génies} j'ai un puits qui ne tarit jamais.” Assez étrangement, ces accords légers et répétitifs, suite de pincements de cordes, évoquent une musique surgie du fond des temps, mais aussi des sons sortis tout droit d'un champ de coton du sud des Etats-Unis...

Ce sont eux qui vont envoûter Ry Cooder, le guitariste des Rolling Stones, le compositeur de la musique du film de Wim Wenders Paris, Texas. Afin de perpétuer la mémoire des génies et de maintenir vivant un culte ancestral mais secret, celui des Ghimbalai, Ali a séduit le monde entier en interprétant selon des canons occidentaux des mélodies sacrées, que l'on se transmet de père en fils, depuis huit siècles, au-delà du lac Débo, entre Sebi et Niafounké, juste avant d'arriver à Tombouctou...

GRIOT DES DIEUX, GRIOT DES HOMMES
Six mois plus tard, à Bamako, dans la maison qui abrite l'école où il enseigne la kora aux nouvelles générations, Toumani Diabaté m'a expliqué la colère d'Ali. “Dans une civilisation orale comme la notre, nous avons besoin d’une bonne part de secret pour préserver son harmonie. La révélation d’un secret~ c'est un drame qui risque de remettre en cause notre passe. Et chez nous, il y a un proverbe qui dit: "Celui qui oublie son passe aura du mal pour son présent"...” Même si on trouve en vente dans les rues de Bamako une cassette intitulée Djimbala (avec cette précision: “Ne pas écouter après minuit! ”), Jean-Marie Gibbal ne devait pas parler de l'envers du décor...

Ali était un enfant du fleuve. Et le gardien d'une tradition menacée. Celle qui permet à des paysans songhaîs, à des éleveurs peuls, à des artisan bambaras, à des pêcheurs et des bateliers bozos, somonos, sorkos, à des nomades maures ou touaregs, de vivre en bonne intelligence au gré des caprices des éléments et des aléas de l'histoire.

Toumani, lui, n'est que le griot des hommes. Un griot puissant et respecté, souvent invité par Amadou Toumani Touré, le président actuel du Mali, dans le palais de Koulouba, qui domine la ville. Lui aussi a une mission: reconstruire culturellement, avec son groupe le Symmetric Orchestra, un big band d'une vingtaine de musiciens de toute l'Afrique de l'Ouest, l'Empire mandingue qui, au XIV" siècle, englobait le Mali, le Sénégal, la Guinée, le Burkina Faso et la Côte d'Ivoire. En s'alliant, le griot des dieux et celui des hommes, le prince songhaï et le troubadour malinké se voulaient les ambassadeurs d'une Afrique éternelle....

À écouter

. ln the Heart of the Moon, avec Toumani Diabate, World Circuit, 2005 .
Red and Green, réédition en
deux volumes 0984-1988), World Circuit, 2004 .
Niafunké, avec Afel Bocoum, World Circuit, 1999 .
Radio Mali, . World Circuit, 1996 .
Talking Timbuktu, avec Ry Cooder, World Circuit, 1994 .
The Source, World Circuit, 1992 .
Songs from Mali, World Circuit, 1992 .
The River, avec Amadou Cisse, Mamaye Kouyate et Steve Kean, World Circuit, 1991

~ Les photos sont extraites de Houn-Noukoun, de Thomas Dorn, Editions Florent-Massot, 1996.