A propos du Nigeria, de Safiya et d'Amina

Le Monde 25/08/2002

Depuis sa tombe, l'ethnologue Marcel Mauss doit contempler, avec dépit, le "fait divers total" dont le Nigeria est devenu grand pourvoyeur, suscitant de vives émotions dans l'Occident, qui se plaît à ferrailler contre la barbarie quand le triomphe de la vertu sur le vice peut être assuré au moindre coût. L'auteur d'un Essai sur la nature et la fonction du sacrifice aurait sans doute apprécié à sa juste valeur le sauvetage des victimes piaculaires (expiatoires) de la loi islamique au Nigeria : d'abord Safiya Husaini, puis Amina Lawal, toutes deux condamnées à la mort par lapidation pour avoir donné la vie à un enfant hors mariage, un "crime" assimilé à l'adultère par la charia.
N'est-ce pas une juste cause ? Assurément ! Mais l'indignation et la solidarité, prêtes à se porter au secours de ces deux villageoises, ne sont pas inconditionnelles. S'il aide d'être femme, il faut d'abord et surtout être innocent, accusé d'un crime qui n'en est pas un aux yeux du monde occidental. Ensuite, pour sauver Safiya ou Amina, l'Etat qui veut les mettre à mort - enterrées vives jusqu'aux épaules et prises pour cible de gros cailloux - doit se prêter à une croisade du bon droit. Ce n'est pas le cas, par exemple, de l'Arabie saoudite, bien que les femmes n'y puissent posséder ni carte d'identité ni permis de conduire, qu'elles ne soient pas représentées au Conseil consultatif qui sert de galerie de murmures au pouvoir wahhabite, que des procès s'y déroulent à huis clos, sans défense pour l'accusé, et qu'au moins 79 personnes - dont 23 étrangers dont les pays d'origine n'ont guère protesté - y aient été décapitées en 2001, dont plusieurs au sabre et en public.
En revanche, le Nigeria se prête au "devoir d'ingérence". Voici un "géant aux pieds d'argile", un Etat de 120 millions d'habitants en quête de respectabilité internationale depuis qu'il a mis fin, par des élections en 1999, à seize années de dictature militaire.
Un ex-Etat "paria", où l'égalité des sexes aurait certes encore des progrès à faire, où la corruption gangrène l'appareil de l'Etat, et donc aussi la justice, mais qui dispose d'institutions élues, d'une presse libre, d'avocats combatifs et d'organisations pour la défense des droits de l'homme. Dans ce pays où la rente pétrolière (environ 250 milliards de dollars depuis l'indépendance en 1960) n'enrichit que les happy few, les investissements étrangers et l'aide internationale sont vitaux pour le plus grand nombre. Afin de mieux attirer ces fonds, le Nigeria se fait l'avocat - avec l'Egypte, l'Algérie, le Sénégal et l'Afrique du Sud - du Nouveau partenariat pour le développement en Afrique (Nepad), une promesse de "bonne gouvernance" que l'Occident salue comme "la volonté de l'Afrique de prendre son destin en main".
Rude tâche... Depuis qu'il a été élu, avec le soutien d'une partie de l'establishment du Nord qui a tenu, depuis l'indépendance, les rênes du pays, le général à la retraite Olusegun Obasanjo, un chrétien du Sud et ancien chef de junte, le seul à avoir rendu le pouvoir aux civils, en 1979, n'a pas réussi à nettoyer les écuries d'Augias. Sans être forcément qualifiés comme gardiens du temple, les députés de la chambre basse du Parlement ont même voulu, par un récent vote de censure, destituer le chef de l'Etat pour "incapacité, viol de la Constitution et corruption avérée à la présidence". Olusegun Obasanjo vient de leur opposer une fin de non-recevoir, qui s'appuie bien plus sur les rapports de force que sur la Constitution.
La Constitution nigériane, précisément, fonde une Fédération aujourd'hui composée de 36 Etats, laïque, dotée du monopole de la violence légitime et d'un pouvoir central auquel revient la manne pétrolière, à des fins de redistribution. Or, bien que le président Obasanjo ait porté de 5 % à 13 % la part des revenus pétroliers qui doit obligatoirement être reversée aux Etats producteurs de brut du Sud, l'âpre lutte pour les pétrodollars nourrit toujours des desseins centrifuges, voire sécessionnistes. Partout dans le pays, la violence s'est "privatisée", des brigades de vigiles - dont les "Bakassi boys" sont la plus célèbre - font régner leur loi. Principal instrument de répression, l'armée fédérale n'est perçue, dans ce contexte, que comme une pléthorique garde prétorienne.
La charia, espoir des pauvres
Quant au Nord sahélien, pauvre en ressources naturelles mais riche en chefs militaires, il cherche à capitaliser sur ce qui lui appartient en propre : "sa" religion. Que l'introduction du code pénal coranique y passe pour le retour à un ordre moral et une "vraie" identité musulmane constitue, aux yeux du chercheur britannique Murray Last, un "scoop politique". En l'absence d'alternative, la masse des pauvres place dans la charia tous les espoirs d'amélioration de sa condition. Et les hommes politiques, effet pervers du retour aux urnes, doivent tenir compte d'une opinion publique qui les juge "compromis" dès lors qu'ils s'opposent aux rigueurs divines. Fin 1999, lors d'une visite dans le nord du Nigeria, l'ex-secrétaire d'Etat américaine Madeleine Albright s'était étonnée d'y être remerciée du retour au code pénal musulman. "Mais c'est grâce à la démocratie !", lui expliquait-on...
Voilà pour le contexte dans lequel deux femmes "adultères" ont été condamnées à la lapidation - et dans lequel il convient aussi d'apprécier l'engagement en leur faveur. Quand, en octobre dernier, Safiya Husaini s'est vu infliger, la première, la sentence cruelle, l'Italie, puis l'Europe et, enfin, le monde se sont émus de son sort. Safiya a été faite citoyenne d'honneur de Naples, des protestations ont eu lieu dans la plupart des capitales occidentales et Amnesty International a recueilli plus de 350 000 signatures de soutien. Le 19 mars, au nom de l'Union européenne, Josep Piqué, le chef de la diplomatie espagnole, a déclaré : "Nous exigeons des autorités nigérianes qu'elles évitent définitivement cette incroyable cruauté."
Le 25 mars, Safiya Husaini a été acquittée par une cour d'appel, pour "vice de procédure". Est-ce l'opinion internationale qui l'a sauvée ? Même rétrospectivement, nul n'assumerait la responsabilité de prétendre le contraire. Mais il est vrai, aussi, que la société civile nigériane - les Eglises chrétiennes, les ONG... - et des forces politiques du Sud s'étaient engagées pour elle, que le pouvoir central - qui juge "anticonstitutionnelle" l'application de la charia, sans avoir les moyens d'imposer son point de vue dans les Etats du Nord - lui avait payé une équipe d'avocats, qu'il avait pris l'engagement public de casser le verdict dès lors que l'affaire viendrait, en dernière instance, devant la Cour suprême fédérale.
Si le doute existait pour Safiya, la certitude existe pour Amina : elle ne sera pas lapidée. Même si la sentence prononcée contre elle, en mars, vient d'être confirmée par une cour d'appel, il lui reste trois instances de recours, puis la Cour suprême. Comment alors s'expliquer que toutes les capitales occidentales aient fait connaître, avec une fermeté et une célérité inhabituelles, leur volonté d'intervenir, que nombre d'associations se mobilisent pour "sauver cette femme" ? "Elle est condamnée à être tuée à coups de pierres pour avoir aimé et mis au monde un enfant", répond Marie-George Buffet, secrétaire nationale du Parti communiste. Scandalisé par une condamnation "barbare et moyenâgeuse", le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP) appelle à la "mise au ban du Nigeria" par la communauté internationale, affirmant : "Le Nigeria vient de se hisser au rang des pires dictatures..."
Il ne s'agit pas de briser des élans du cœur, d'autant moins qu'ils sont rares en faveur du continent noir, dont les souffrances - des millions de morts au Congo-Kinshasa, des massacres à répétition, la faim en Afrique australe... - s'abîment ordinairement dans l'indifférence. Mais le Nigeria n'est plus une tache blanche sur la carte, où serait inscrit : hic sunt barbares. Et l'on peut s'interroger sur la stridence de nos protestations de bonne foi. Pourquoi Safiya et Amina font-elles tressaillir l'Occident ? Pour y répondre, il faudrait peut-être déranger dans sa tombe Jacques Lacan, l'analyste du Stade du miroir dans la formation du Je.

Stephen Smith