Djibouti, le mystère des tumulus

LE MONDE | 17.02.07 |

aowelos
L'archéologue Benoît Poisblaud, auteur de ces photos du site, regrette que les "aowelos" ne puissent pas bénéficier du label Patrimoine de l'humanité.


Le site a la beauté austère des déserts de pierre. Pas de dunes, mais des promontoires rocailleux où s'accroche un semblant de végétation. Pas d'eau, mais le lit d'un oued asséché. Le ciel est limpide, le soleil de plomb et le fil de la vie bien ténu. Nul être humain, mais parfois une autruche ou un couple de gazelles s'invite dans le décor. Au sommet d'un monticule, un amoncellement de lourdes pierres de basalte étonne. Elles forment un cercle parfait de plusieurs mètres de diamètre qui s'élève progressivement à hauteur d'homme. C'est un aowelo. Le mot signifie "tas de pierres fait par les Anciens" chez les Afars, qui peuplent cette région oubliée, à des heures de piste de Djibouti.

Les aowelos pullulent dans cette zone proche de l'Ethiopie et de l'Erythrée. Il en existe des centaines, peut-être des milliers, de tailles diverses (certains ont une quarantaine de mètres de diamètre ; d'autres 3 mètres de hauteur), tous circulaires - avec des variantes - et tous bâtis avec ces mêmes pierres volcaniques sombres. "Personne n'a la moindre idée de leur nombre", dit Benoît Poisblaud, archéologue français spécialiste de cette partie de l'Afrique, qui depuis près de dix ans s'efforce d'en percer le mystère. La quête s'annonce longue. Les moyens de l'archéologue et de sa petite équipe sont limités. Une entreprise locale met à leur disposition un véhicule tout-terrain. Le Quai d'Orsay et l'ambassade de France à Djibouti accordent des subventions. Mais, dans la capitale, les autorités, comme la population, se désintéressent de ce pan de l'histoire. "Il n'y a pas un seul archéologue dans le pays. Djibouti est aussi l'un des rares Etats à n'avoir pas signé de convention avec l'Unesco. Les aowelos ne peuvent donc pas bénéficier du label "patrimoine de l'humanité" qui les protégerait", observe Benoît Poisblaud.
Résultat, les tumulus sont menacés, malgré l'imaginaire qui les enveloppe - aux yeux des habitants, ils dissimulent des caches d'or ou d'armes. Ils servent de carrière aux Afars qui veulent construire une maison, un abri pour leurs animaux, quand ce n'est pas une école. "Ce sont autant d'aowelos dont on perd définitivement la trace", déplore l'archéologue.
Moins d'une demi-douzaine de tumulus ont été fouillés à ce jour par l'équipe française. Avec des fortunes diverses. Certains ne contenaient rien sous leur dôme de blocs de basalte. "Il s'agissait peut-être de simples promontoires pour l'observation", hasarde le "pape" de l'archéologie française dans la Corne de l'Afrique, Roger Joussaume, venu prêter main-forte à son ancien élève. Dans d'autres, la récolte a été plus riche. Parmi les trouvailles, des outils, des fragments de meules de pierre, des objets de bronze - importés du Yémen ou d'Egypte ? -, des restes d'animaux - offrandes funéraires ? - et des ossements humains en position foetale, difficiles à dater. "Les os se conservent mal sous un climat chaud et sec. Ils ont tendance à s'émietter", explique le troisième larron de l'équipe, l'anthropologue Jean-Paul Cros.
A quand remonte la construction de ces aowelos ? "Environ un millier d'années avant Jésus-Christ pour les plus anciens, avance Benoît Poisblaud. Mais c'est à la louche. Il faut être prudent. Rien ne dit, par exemple, que le dôme d'un tumulus et son soubassement ont été construits par les mêmes individus." Il fallait beaucoup de temps pour les bâtir. "En France, raconte Roger Joussaume, on a construit il y a quelques années un tumulus de 2,50 mètres de hauteur sans aucun outil. Il a fallu un mois à une dizaine de personnes pour l'édifier. Ça peut paraître long, mais il ne faut pas oublier que les bergers, lorsqu'ils gardaient leurs troupeaux, entretenaient sans doute un autre rapport avec le temps."
La civilisation à l'origine des tumulus n'est pas bien connue. "Rien ne nous renseigne sur l'organisation économique et sociale, les croyances. C'est encore trop tôt", explique Roger Joussaume. Les centaines de gravures rupestres répertoriées dans la région devraient éclairer les chercheurs. La faune sauvage, aujourd'hui disparue, qui s'étale avec réalisme sur des kilomètres de rochers à l'écart de tout - éléphants, girafes, hippopotames, antilopes, rhinocéros... - confirme que le climat était naguère plus humide et le sol plus fertile, avec une couverture dense de forêts et de pâturages. D'autres scènes rapportent des affrontements entre guerriers armés d'arcs de types différents. "La région était davantage peuplée qu'aujourd'hui, commente Jean-Paul Cros. Peut-être les sites rupestres étaient-ils des lieux de troc et de cérémonies."
Mais le plus étonnant est ailleurs. "Les aowelos renvoient à une civilisation bien plus ancienne, dont les frontières de la République de Djibouti constituaient peut-être le berceau il y a près de trois mille ans avant Jésus-Christ. L'une aurait succédé à l'autre", avance Benoît Poisblaud.
Etablir un lien entre les deux a été une sorte d'enquête policière qui a longtemps mobilisé l'équipe française. Elle s'est appuyée sur les découvertes de Teilhard de Chardin qui, dans les années 1930, avait trouvé des pics de basalte d'une vingtaine de centimètres de longueur dans la région la plus hostile de Djibouti, entre le Ghoubbet et le lac Assal. Les pics, pense-t-on, avec leur extrémité usée, servaient à entailler la stupéfiante banquise de sel toute proche, que continuent à exploiter encore aujourd'hui les caravanes de dromadaires venues de l'Ethiopie voisine. Des recherches ultérieures dans cette même région ont ensuite permis de mettre au jour des tessons de céramique finement décorés "à la coquille", comme disent les spécialistes. Les pics de basalte et les céramiques appartenaient à la même culture. Où vivaient ceux qui les utilisaient ? Mystère, aucune trace d'habitation n'était décelable.
"Lorsqu'en 2001 je suis arrivé ici, explique Benoît Poisblaud, j'ai cherché où ces hommes étaient installés en partant de l'hypothèse qu'ils avaient fréquenté les sites où, quelques milliers d'années plus tard, allaient être construits les aowelos."
L'intuition était bonne. A quelques dizaines de kilomètres du "Cul-de-sac de l'enfer" (le nom du Ghoubbet en langue afar), le jeune archéologue ne tarde pas à découvrir, au sommet d'une butte, un aowelo dont les parages sont truffés de tessons de céramique finement ouvragée. Les mêmes que ceux mis en évidence au Ghoubbet ! "Des hommes vivaient ici et allaient pêcher ou extraire le sel au bord du golfe", résume Benoît Poisblaud. Restait à trouver une preuve irréfutable d'habitation humaine. L'archéologue est convaincu que le démontage de l'aowelo va la lui fournir, en dévoilant un sol plus ancien. Peine perdue. Il ne trouve rien. "C'est dans ces moments-là, dit-il, qu'il faut croire en sa bonne étoile."

Elle surgit un jour de l'automne 2004. Alors qu'il boit un café à 200 mètres en contrebas du tumulus, Benoît Poisblaud a l'oeil attiré par un minuscule tesson de céramique décorée à la coquille. Toujours le même motif ! Sauf qu'à proximité une dizaine de pierres posées à même le sol forment un arc de cercle qui n'a rien de naturel. "J'étais passé à côté pendant deux ans sans remarquer leur agencement. Les pierres étaient perdues au milieu d'autres blocs de basalte", raconte-t-il aujourd'hui.
Il s'agit d'une tombe. Sous la rocaille, trois pierres plates volumineuses protègent une sorte de puits de 80 cm de profondeur, à l'intérieur duquel l'archéologue va découvrir les restes de deux corps. La dentition, étudiée par un autre anthropologue, Ludovic Soler, permet de conclure qu'il s'agissait d'enfants. A quelques mètres, une seconde tombe est mise en évidence avec, là encore, deux dépouilles d'adolescents. Des fragments d'obsidienne - une pierre de lave qui accompagne traditionnellement les dépouilles mortelles - figurent aussi à proximité, avec les restes d'un foyer. "On attend depuis deux ans que le laboratoire des musées de France date les tombes avec précision", dit Roger Joussaume, professeur émérite au CNRS.
Pour Benoît Poisblaud, le doute n'est plus permis. L'abondance de tessons de céramique de même type, la présence de tombes bâties selon le même schéma prouvent qu'une civilisation a prospéré à partir du IIIe millénaire avant notre ère dans cette région inhospitalière de Djibouti, et peut-être au-delà, en Ethiopie et en Erythrée. Avec la bénédiction de son parrain, Roger Joussaume, il a choisi de la baptiser "civilisation asgoumhatienne", du nom du site d'Asgoumhati où ont été mises au jour les deux premières tombes.
D'où venait ce peuple de pasteurs qui maîtrisait si bien l'art de la poterie ? De la péninsule Arabique, d'Egypte ou de la Corne de l'Afrique ? A la suite de quels bouleversements, climatiques ou autres, a-t-il cédé la place aux constructeurs de tumulus ? Personne n'en sait rien. D'ailleurs, y a-t-il vraiment eu rupture dans le fil de cette longue histoire ?
Les Afars actuels enterrent leurs morts dans des tombes qui, en dépit d'une taille moindre, ne sont pas sans rappeler les sombres aowelos. La religion musulmane dicte l'orientation de la dépouille vers La Mecque, mais, pour le reste, la tombe, faite d'une accumulation de pierres de basalte, ressemble étrangement aux tumulus antiques. Comme si, par-delà les millénaires, l'héritage avait été sauvegardé.

Jean-Pierre Tuquoi Envoyé spécial