Amadou & Mariam, il était une fois…

Africultures publié le 28/11/2005

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Sous forme d’une compilation, le marketing revisite l’histoire des débuts d’Amadou Bakayoko et Mariam Doumbia : 1990-1995 Le Meilleur des Années Maliennes. Elle offre un aperçu du répertoire avec lequel le couple a bâti sa notoriété sur le continent, bien avant le succès commercial de Dimanche à Bamako. Retour à la case départ.

Il y a déjà longtemps, depuis les rives du Djoliba à Bamako, Amadou l’a écrit, Mariam le chante : « Kobè Yé Wati yé » (Chaque chose en son temps ; Rien ne peut se réaliser tant que le moment n’est pas venu… Oui je vous le dis, chaque chose en son temps… Même le temps a besoins de temps…).
La compilation dite des « belles années » offre donc l’occasion et le temps de raconter l’histoire du couple depuis leur première rencontre en 1975, à l’Institut des jeunes aveugles du Mali à Bamako. Mariam Doumbia le fréquente depuis deux ans quand arrive Amadou Bakayoko, pour participer à l’encadrement des membres de L’Éclipse, le tout nouvel orchestre de l’institut. « Quand on nous a présenté Amadou, je me suis rappelée de ‘Baloumalou, Ayé to an ka Doubabou Kè’ (en dioula,‘Parents, formulons des bénédictions’). J’aimais beaucoup cette chanson, elle passait souvent à la radio. Son auteur que j’admirais depuis longtemps était là devant moi ».
Un jour de casting, Amadou écoute Mariam chanter « Téré na Sèbè » (le symbole du porte-malheur) : « Le texte de sa chanson est très profond. Il interpelle tous ceux qui voient la cécité ou tout autre handicap comme une malédiction divine. J’ai tout de suite senti qu’elle était très motivée pour la musique. Elle avait quelque chose à partager. Et puis, qu’est-ce qu’elle était jolie sa voix… »
Le 20 janvier 1976, la première représentation musicale de L’Éclipse, formation composée d’enseignants voyants et d’élèves non voyants, a lieu à la Maison des combattants de Bamako. Amadou, guitariste attitré, encadre les instrumentistes et Mariam, la chanteuse principale, dirige les plus jeunes au chant. C’est le début d’une passionnante aventure à travers tout le Mali.
L’ensemble artistique de l’institut parcourt les grandes régions du Mali : Kayes, Ségou, Sikasso, Mopti. Son objectif : montrer qu’il est possible de transcender son handicap et s’épanouir pleinement. Cette formule s’avère un puissant outil d’information, d’éducation, de vulgarisation, de développement. Quand L’Éclipse se compose entièrement de non voyants, il se rebaptise Miria (« la pensée » en dioula).
De Bamako à Abidjan
L’essentiel du répertoire d’Amadou et Mariam s’inspire de cette expérience artistique initiée et régit par l’État. Mariés en 1980, ils quittent l’institution en 1985, pour entamer une carrière professionnelle. Toujours sur les routes, ils jouent à Bamako, tournent en province à Sikasso, Koutiala et cherchent des ouvertures au Burkina Faso. le Mali n’ayant ni tourneur, ni producteur ni studio d’enregistrement. Puisque toute l’Afrique noire raconte Abidjan, la perle des lagunes en Côte-d’Ivoire, le pays de tous les succès, Amadou et Mariam y entameront leur aventure internationale en 1986.
Quand on n’a pas de cassette sur le marché et qu’on n’est pas passé à la télé, on fait comme au village : on annonce ses spectacles à la criée. C’est ce qu’ils feront à Korhogo, au Nord de la Côte d’Ivoire. Pour renflouer leur tirelire et poursuivre la route vers la capitale rêvée, trois mois durant, le couple joue au cinéma Dergham et au centre culturel de la ville avant de continuer à Bouaké, deuxième ville économique du pays et d’arriver enfin à Abidjan.
Amadou et Mariam atterrissent dans un petit hôtel à Boromakotè (en dioula : « ce n’est pas de ma faute »), un petit quartier d’Adjamé la grouillante, situé au nord de la ville, véritable porte d’entrée de la capitale économique ivoirienne. De petits concerts en prospection, ils rencontrent un animateur décalé qui enregistre six de leurs titres en une prise directe au studio Paul Améwé de Radio Côte-d’Ivoire. Les auditeurs découvrent le couple et sa guitare de blues, son chœur limpide de deux voix, sa touche mélancolique, ses textes sensibles et chargés d’humilité. Parmi eux, un certain Aliyu Maikano, un vieux routier de la production et de la distribution locale. Il a d’abord travaillé comme fournisseur de l’arrière-pays puis producteur pour la maison Badmos Store, label de référence aux nombreux succès dont le célèbre Mandjou des Ambassadeurs internationaux de Salif Kéïta et Kanté Manfila ou Aguissè de feu Ernesto Djédjé, le roi du zigliity. Installé à son compte depuis quelques années, Maîkano avait son label éponyme qui comptait déjà quelques succès locaux – et bientôt Amadou et Mariam.
La première audition du couple a lieu au domicile du producteur à Yopougon, banlieue populaire au nord de la grande métropole. Dans la cour familiale, au milieu des clameurs de la circulation et du cinéma Kabadougou, Maïkano enregistre une vingtaine de titres à l’aide d’une radiocassette. Nous sommes en 1987. Ce sera le début de la deuxième étape de l’odyssée d’Amadou et Mariam.
Retour au Mali
En moins d’un mois, une vingtaine de titres sont enregistrés et mixés. En 1988, Maïkano sort simultanément deux cassettes sur le marché : Le Couple aveugle du Mali, Amadou Bakayoko et Mariam Doumbia, Volume1 et Volume 2. « À Chacun son Problème » et « Téré la Sèbè » inondent les ondes de Radio Côte-d’Ivoire. Leur formule minimaliste, composé d’une voix et d’une guitare, est accueillie avec un succès presque inespéré.
Pétris d’enseignements de la foi populaire des Bamanans (ou Bambaras) du Mali, leurs textes parlent d’humilité (« Se Te Djon Yé »), d’humanisme (« An Ka Miri Gnogon Na »), de patience ou d’optimisme (« Kobè Yé Wati Yé »).
S’appuyant sur son réseau, Maïkano organise la première grande tournée promotionnelle du duo à travers les grandes villes ivoiriennes. Abidjan, Daloa, Gagnoa, Divo, Sinfra, Man, Bouaké, Korhogo, partout Amadou et Mariam gagnent les cœurs et le succès est grandissant au fil de la tournée.
Avant leur arrivée en Côte-d’Ivoire, leurs noms circulaient déjà sur la scène africaine et particulièrement sur celle des Ivoiriens. En 1984, ils avaient signé le tube « Djama » sur le premier 33 tours (If You Came To Go) de Nayanka Bell, la star glamour ivoirienne.
Fort de son succès, Maïkano s’offre un studio mieux équipé en 1989 - celui de James Scot, à l’époque claviériste et chef de l’orchestre de la radio-télévision ivoirienne - y intégrant cette fois basse, batterie et clavier pour étoffer la formation sur certains morceaux. Deux nouvelles cassettes (1) arrivent sur le marché. Le couple aveugle du Mali explose dans toutes les émissions de variété, séduisant tout le pays dans Afrique étoile, célèbre émission de la télévision nationale. Des salles de quartier au Palais des congrès de l’hôtel Ivoire en passant par le centre culturel français, Amadou et Mariam occupent la scène et les médias ivoiriens. Ils sont à l’affiche avec toutes les grosses pointures qui passent par Abidjan. Leur succès croissant déborde sur tous les pays voisins jusqu’au Mali, leur pays natal. Auréolé de sa notoriété, le couple y part en tournée en 1991, invité par un certain Samassi. Il ne reviendra plus en Côte d’Ivoire.
Leur producteur, se sentant trahi, ira s’installer à Bamako décidé à dénicher de nouvelles valeurs. Il ne tarde pas à découvrir Nanou Coul qu’il installe dans le hit-parade malien. À nouveau contacté par Amadou et Mariam, il produit leur cinquième cassette, enregistrée au studio Oubien en 1993.
Un succès international
En 1994, l’homme d’affaire malien Sékou « Vié » Minta les invite à jouer pour la première fois à Paris au restaurant Farafina et en banlieue parisienne à Saint-Denis. Mais c’est en 1998 que commence véritablement l’aventure française marquée par l’album Sou Ni Tilé.
Dimanche à Bamako, produit en 2004 par Manu Chao, est à ce jour le plus gros succès commercial des cinq CD d’Amadou et Mariam enregistrés et produits en France. Composé de 16 titres triés sur le volet, la nouvelle compilation en digipack pioche dans les cinq premières cassettes du couple, c’est-à-dire toutes les productions réalisées à Abidjan par Aliyu Maïkano. 1990-1995 Le Meilleur des Années Maliennes relève donc plus des années ivoiriennes que maliennes. Certaines des compositions ont été écrites et jouées au Mali. Mais c’est en Côte d’Ivoire qu’elles ont été fixées. Solidement ancrés dans leurs traditions maliennes, Amadou et Mariam construisent depuis trente ans leur carrière, avec patience et détermination. Ils chantent l’amour du couple, celui de son prochain, et la paix sur le continent. Ils interpellent les politiques pour plus de justice sociale. Par le biais du proverbe et avec humilité, ils conseillent la patience, invitent à plus de solidarité entre les hommes et cultivent amoureusement l’optimisme.
1990-1995, Le Meilleur des Années Maliennes. 2005, Because Music.

Soro Solo

Note
1. Vol.3 ; vol.4. Kanasson ou Bêni Dakan.