A la poursuite du saphir bleu

LE MONDE | 02.09.05 |

Derrière le folklore western que l'on va découvrir ici, il y a la réalité misérable et violente d'une ville champignon extrêmement vénéneuse. La nationale 7 malgache, qui relie Tananarive à Tuléar, peut bien déboucher sur des plages, elle est moins la route des vacances que celle de l'aventure. A 700 km de la capitale, on bascule brutalement dans une cuvette quasi désertique, piquetée de palmiers vaguement hollywoodiens.
C'est là, au milieu de nulle part, que s'agite cet ersatz de ville qui évoque irrésistiblement le Far West des ruées vers l'or. Son nom : Ilakaka. Sa raison d'être : la recherche éperdue du saphir bleu. Pour arriver jusqu'ici, il a fallu traverser l'interminable plateau de l'Horombe et ses hautes herbes blondes ondulant sous un ciel pommelé. Il a fallu longer les canyons sauvages de l'Isalo où l'on n'a guère croisé que quelques camions surchargés, de poussifs autocars Tata et d'immenses troupeaux de zébus. Les cow-boys du cru sont les pasteurs baras. Ponchos sur le dos (les lambas ) et chapeaux à larges bords sur le chef, les pasteurs sont souvent la proie de voleurs de troupeaux qui ont troqué le colt pour la kalachnikov.
Tout commence pour Ilakaka en 1998, lorsqu'un vasaha ("étranger") découvre des saphirs près de la rivière. Dès lors, tout va très vite. Le bouche-à-oreille se met en branle. En moins d'un an, les 85 habitants originaux des huttes d'argile voient déferler 100 000 prospecteurs avides. La population actuelle serait stabilisée autour de 60 000 personnes. Tout au long de l'unique rue d'Ilakaka, à côté de quelques bâtiments de briques abritant des compagnies étrangères, les comptoirs d'achat de pierres pullulent. Ils se distinguent plus par leurs façades en planches colorées ­ rose indien, vert pomme ou bleu turquoise ­ que par leurs enseignes répétitives : Barabory Saphirs, Remly Saphirs, Sahara Saphirs, Vara Saphirs, Voalavo Saphirs, etc.
Entre deux comptoirs, fleurissent aussi des commerces où l'on trouve de tout : des légumes et des fruits importés, des quartiers de viande vrombissant de mouches, des matelas, des chaînes hi-fi, des frigos, des vélos et même des voitures d'occasion. Des épaves pour l'essentiel. Nous sommes dans un pays où l'on croise encore des 2 CV Citroën qui font le taxi et des pousse- pousse tirés à bras d'homme. A Ilakaka, les transports en commun sont assurés par une Renault 4 L hors d'âge où s'entassent jusqu'à dix personnes.
Mais passé les façades en trompe l'œil du bazar, le sourire se fige. L'envers du décor révèle un autre Ilakaka : sordide. Progresser dans l'enchevêtrement de masures, de huttes et de tentes misérables est une gageure. Insoutenables odeurs d'urine et d'excréments dont le sol est saturé. Les premières cabanes sont en planches, mais, assez vite, on ne rencontre plus que des abris d'infortune bricolés avec des bâches de plastique ou des branchages. Au cœur de cette cour des Miracles sans miracle, on bute aussi sur un loueur de cassettes et de DVD, un salon de coiffure, voire un "hôtel", tous commerces en tôles sur terre battue.
Les rares espaces libres sont parsemés de monticules ou de collines de terre ocre qui bordent autant de cavités, de la tranchée au trou d'obus, du puits au cratère. Dans ce chaos qui évoque Verdun après la bataille et malgré le soleil de plomb, des hommes de tous âges manient la pelle et la pioche, fouillant comme des termites les entrailles d'une terre qui a sans doute déjà livré tous ses trésors. Chacun a sa méthode. Au fond de leur trou, certains creusent des tunnels, rarement étayés.
S'éclairant à la bougie, ils y entassent la terre dans des sacs. "Avec cette technique, les effondrements de galerie sont très fréquents, surtout pendant la saison des pluies , témoigne Arsène, 45 ans, qui a lâché son emploi de fonctionnaire à Tana pour tenter l'aventure. On déplore une demi-douzaine de morts par an."
Certains se sont regroupés pour rationaliser ce travail de Sisyphe. Dans une très profonde cuvette creusée en espaliers, une dizaine de compagnons se repassent, d'une plate-forme à l'autre, de grosses pelletées de terre qui, remontées à la surface, seront passées au crible ou tamisées dans la rivière. Ceux-là sont quasiment des esclaves qui louent leurs bras à un patron les payant au pourcentage. Inutile de leur demander si la pêche est bonne ; à Ilakaka, pour le curieux de passage, le saphir c'est l'Arlésienne. On dit que la valeur des découvertes faites ici atteindrait, les bons jours, plus de 150 000 euros. Mais nous ne pourrons jamais entrevoir une seule pierre.
Théoriquement, les prospecteurs doivent faire enregistrer leurs trouvailles au cabanon du service des Mines, où elles sont évaluées, certifiées et mises sous scellés. En réalité, au risque de se faire escroquer, ils préfèrent vendre leurs trésors, enveloppés dans des chiffons, de la main à la main. Généralement, ce sont des Malgaches qui jouent les intermédiaires entre mineurs et acheteurs. En prélevant 10 %, ils s'assurent des revenus confortables. Mais ceux qui font le plus sûrement fortune sont les acheteurs, tranquillement assis dans leurs comptoirs mais venus de loin. Sri-Lankais, Thaïlandais, Indiens, Pakistanais, ils connaissent parfaitement les pierres examinées loupe à l'œil. Les plus belles seront traitées en Asie avant d'être revendues en Europe ou aux Etats-Unis. A moins qu'elles ne soient commercialisées au Sri Lanka ou en Thaïlande. La suractivité de ces forçats ne repose pas sur une chimère. A Ilakaka, les pierres abondent, et si 95 % d'entre elles sont des saphirs bleus, violets, roses ou pourpres, on trouve aussi dans les environs tourmalines, topazes, grenats, aigues-marines, améthystes et alexandrites, dont les reflets verts virent au rouge à la lumière. Voilà pourquoi si, de Diégo-Suarez à Fort-Dauphin, Madagascar a déjà connu bien des "ruées", notamment sur les rubis, celle d'aujourd'hui les dépasse toutes en intensité. "Ce gisement-ci est énorme , confirme Alain, un géologue. Et les pierres qui se sont déposées dans les couches alluvionnaires d'une formation de grès voilà quelque 300 millions d'années sont encore facilement accessibles et souvent de très bonne qualité."
Ici, les saphirs bruts sont troubles, presque laiteux. Il faut les chauffer pour les voir prendre cette superbe luminosité bleutée qui fait leur prix.
Les milliers de pauvres hères qui ont quitté leur rizière pour converger ici, qui entaxi-brousse, qui dans la benne d'un camion, voire à pied, n'ont qu'un espoir : apercevoir, ne serait-ce qu'une fois, cette douce lumière minérale. Avec de la chance, s'ils parviennent à échapper aux maladies, aux accidents et aux guet-apens, les plus sages regagneront leur région avec de quoi s'offrir quelques zébus ou une maisonnette. Combien d'autres laisseront à Ilakaka leurs illusions, leur santé, voire leur existence ? Mystère. Patron du restaurant le Vatasoa, Pascal, 61 ans, large visage malais, est un bon témoin du microcosme ilakakien. "Je suis arrivé ici en 1998 , raconte-t-il. Jusque-là, je travaillais dans le textile à Antsirabe. La mort de mes deux fils dans un accident m'a brisé, j'ai décidé de changer de vie. Au début, ici, il n'y avait que des Malgaches de toutes les tribus de l'île, 18 au total. Les étrangers sont arrivés plus tard. C'était très chaud. L'Etat a voulu fermer les carrières, les prospecteurs se sont révoltés, des milliers de gars ont affronté la police. Il y a eu des blessés par balles. En prospectant, j'ai trouvé quelques belles pierres, mais je n'ai pas eu le culot de partir les vendre à l'étranger. Quand on est très pauvre, on se contente de peu. En 2000, j'ai pu ouvrir ce restaurant."
L'établissement, qui sert une platée de riz en sauce pour une pincée d'euros, est l'un des plus sélects d'Ilakaka. Murs en brique, ventilateurs, tables et chaises à peine bancales. Le grand luxe. "Le grand problème ici, c'est l'eau , soupire Pascal. La rivière est polluée, et un privé vend une eau sale à des prix astronomiques [3 centimes d'euro les 10 litres]. Pour contourner ce racket, j'ai fait creuser un puits à 27 mètres, sans trouver la moindre pierre ! L'électricité est aussi un souci. Je devais débourser une petite fortune pour avoir du courant huit heures par jour. Alors, j'ai acheté deux groupes électrogènes pour brancher mon congélateur."
A Ilakaka, la vie nocturne est aussi trépidante que l'activité diurne. En plus glauque. Trois "casinos" et autant de "night-clubs", aménagés dans des hangars et gérés, dit-on, par les mafias locales, ne désemplissent pas. La bière et le whisky y coulent à flots, et les prospecteurs heureux s'y délestent vite de leurs gains qui glissent entre leurs doigts comme poignées de sable. Cela n'étonnera personne, la prostitution est la deuxième "industrie" de la ville. Des milliers de jeunes femmes à la dérive entraînent chaque nuit leurs clients dans des "cabanes de passe". "Les filles viennent surtout de Tana, de Tamatave et de Fiana" , explique encore Pascal, qui avoue que beaucoup de ses serveuses font leur "business" la nuit. "Avant, elles étaient logées et nourries, mais maintenant pour le logement elles se débrouillent" , précise-t-il, prudemment.
A Ilakaka, selon lui, le danger est partout. "Voilà deux mois, 73 baraques ont brûlé. Il y a eu 4 morts. Souvent, les filles qui rentrent saoules mettent le feu à leur moustiquaire avec la bougie. Surtout, il ne fait pas bon traîner la nuit. Ça picole dur, les bagarres éclatent pour un rien, et, lorsque des malfrats se mettent à tirer sur les néons d'un restaurant ou d'une boîte avant de tout rafler, on risque de se prendre une balle perdue."  Quelque 1 200 étrangers vivraient aujourd'hui à Ilakaka. Certains viennent d'Afrique (Ouganda, Côte d'Ivoire, Nigeria, Guinée), mais les plus nombreux sont les acheteurs sri-lankais et thaïlandais. "Comme il existe une solidarité africaine, les Asiatiques sont les principales victimes des agressions, remarque un autochtone. Quand ils ont trop bu et partent avec des filles, ils se font dépouiller dans un coin sombre."
Dans ce royaume du bluff et de l'arnaque où les jeunes frimeurs n'ont pas toujours remisé leur fusil à pompe au râtelier, les négociants asiatiques se veulent des plus discrets. Pas moyen de les approcher. Ils jurent tous ne comprendre ni l'anglais ni le malgache. En fin de journée, attaché-case enchaîné au poignet, on peut les voir repartir dans de luxueux 4 × 4 vers leurs élégantes résidences, loin de la vénéneuse cité. De l'avis général pourtant, la pétaudière d'Ilakaka connaîtrait à présent un semblant d'accalmie. La loi s'est durcie et la corruption galope moins vite. "Avant, si un bandit était pris avec 50 millions de francs malgaches, il en donnait 40 aux flics et l'affaire était réglée, affirme un vendeur d'outils. Aujourd'hui, c'est plus rigoureux." L'élection en 2002 du président Marc Ravalomanana, plus soucieux d'ordre, n'y serait pas étrangère.
Costume beige, moustache bien taillée, Josef Andrianiharisoa, adjoint au maire de Ranohira, représente fièrement l'autorité à Ilakaka. Dans sa "mairie annexe", minuscule baraque en bois meublée d'un vieux bureau et de deux chaises, il expose posément la situation. "L'urgence est d'assainir la ville et de rassurer les gens pour qu'ils construisent des maisons en dur. On envisage d'ouvrir des rues à l'intérieur du bidonville pour y avoir accès en cas d'incendie et, à la rentrée, une école primaire de quatre classes va s'ajouter aux écoles privées existantes dont une française, une catholique et une luthérienne."
La vie religieuse est intense puisque plusieurs églises protestantes voisinent avec une mosquée toute neuve. Quant à l'état sanitaire, désastreux, il se serait, lui aussi, amélioré. Alors que le premier dentiste débarqué ici opérait sur un vieux siège de Peugeot 403, la ville compte aujourd'hui douze médecins, un dispensaire et deux pharmacies. Même avec des somnifères, Ilakaka ne s'endort jamais. Mais elle rêvasse. Et ressasse. On n'en finit pas de vous y conter aventures et mésaventures. Comme l'histoire de cette énorme alexandrite vendue au centième de sa valeur par un affamé, ou celle de cette pierre achetée 10 000 dollars qui s'est cassée en mille morceaux, ou bien le fabuleux coup de chance de ce traîne-misère qui a pu s'offrir une maison et deux voitures grâce à une pierre de 200 grammes trouvée en allant pisser...
Robert Belleret