Afrique : les nouvelles guerres pour la terre

LE MONDE | 11.01.07 |

Vue d'avion, dans la région de Nyala, la guerre du Darfour semble réduite à trois couleurs. D'abord, il y a le vert des champs, pas tous cultivés ni même entretenus, insécurité oblige. Là, on ne distingue pas âme qui vive. Ensuite, il y a le gris foncé, dont on a du mal à saisir à quoi il correspond : restes de maisons incendiées ? Traces de marigots ? Enfin, il y a le blanc, celui des bâches de plastique distribuées par les Nations unies, couvrant le toit des huttes, qui se succèdent à l'infini.

Construites par les villageois qui ont fui les razzias et les massacres, ces huttes annoncent l'arrivée sur Gereida, ex-bourgade de 30 000 âmes devenue l'une des plus grandes villes de déplacés au monde : 130 000 personnes tentent d'y survivre. En quatre ans, la guerre a vidé les campagnes, "urbanisant" à grande vitesse l'immense et misérable province du Sud-Ouest soudanais, dont "un habitant sur trois" est désormais un déplacé, estime l'africaniste Jérôme Tubiana, spécialiste du conflit du Darfour.

La plupart de ces migrants forcés, hier cultivateurs-pasteurs, aujourd'hui prisonniers en sursis des monstrueuses villes-camps que sont devenues Gereida (au sud), Al-Fasher (au nord), Kalma ou Al-Geneina (à l'ouest), dépendent pour se nourrir de l'aide internationale... quand ils y ont accès. A Gereida, depuis l'attaque dont ont été victimes, le 18 décembre 2006, les employés des ONG étrangères, les déplacés sont privés de tout, en dépit de la présence d'une équipe réduite du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), et notamment de l'aide alimentaire, dont la distribution était assurée par une équipe française d'Action contre la faim (ACF). Quant aux champs désertés, ils sont laissés en friche. Ou ont changé de mains.

"Parmi les milices, des groupes arabes dépourvus de droits fonciers traditionnels ont été les plus actifs. Ils ont profité de la guerre pour occuper des terres convoitées appartenant historiquement à des groupes non arabes", note M. Tubiana dans "Darfour, un conflit pour la terre ?" (Politique africaine, mars 2006). Les miliciens janjawids (cavaliers arabes), de sinistre réputation, financés et armés par Khartoum, n'ont pourtant pas l'intention de lâcher leurs fusils pour devenir des gentlemen-farmers. Mais ils savent que disposer de terres, c'est disposer d'espaces cultivables, de points d'eau et de pâturages.

Dans la province du Darfour, vaste comme la France, la terre est la seule richesse. Et elle s'est réduite comme peau de chagrin sous l'effet conjugué des sécheresses, de l'augmentation de la population et des troupeaux ou de la tendance à la sédentarisation des nomades. "Pour officialiser cette prise de possession, ils (les groupes arabes) défendent un droit foncier moderne contre le système traditionnel des dars (pays ou terres, en arabe soudanais) et des hawakirs (territoires). La réaffirmation des droits traditionnels semble une exigence de la quasi-totalité des populations non arabes", explique M. Tubiana.

Les tensions entre sédentaires et nomades affectent l'ensemble de la bande soudano-sahélienne. De la Mauritanie au Mali, on ne compte plus les règlements de comptes, parfois sanglants. Le Darfour, littéralement "terre des Furs" - l'une des grandes tribus non arabes de cet ancien Etat multiethnique -, subit-il, par le fer et le feu, une sorte de révolution de sa démographie ? Les chefs rebelles de la Sudan Liberation Army (SLA) en sont convaincus.

"Le gouvernement soudanais veut achever le génocide des Noirs et donner les terres aux janjawids et aux Arabes", résume l'un d'eux, Abdol Wahid Al-Nour. Le terme de "génocide", utilisé par les Américains s'agissant du Darfour, mais pour l'instant rejeté par les Européens, fait bien sûr penser au Rwanda. Au Pays des mille collines, l'un des plus surpeuplés d'Afrique, l'appropriation du foncier n'a pas été la cause du génocide des Tutsis, en 1994, mais elle a joué un grand rôle dans l'aggravation des tensions.

A l'autre bout du continent, au Zimbabwe, un autre conflit de la terre est en cours, dévastateur pour l'économie d'un pays auparavant considéré comme le "grenier de l'Afrique australe". Aujourd'hui, près 3 millions de Zimbabwéens - le quart de la population - dépendent de l'aide alimentaire internationale. La grande "réforme agraire" annoncée en 2000 par le président Robert Mugabe a eu des conséquences désastreuses.

Censée réparer les inégalités héritées du système ségrégationniste en place dans l'ancienne Rhodésie, cette présumée réforme a surtout permis d'expulser 80 % des 5 000 fermiers blancs de leurs terres, sur lesquelles les caciques du régime ont aussitôt mis la main... sans vouloir ou savoir les exploiter.

Au Zimbabwe, comme en Afrique du Sud et dans une moindre mesure en Namibie, les tentatives, depuis la fin des systèmes d'apartheid, de redistribuer plus équitablement les terres entre Blancs et Noirs ne datent pas d'hier.

En Afrique du Sud, un programme a été adopté dès 1994, visant à faire passer, en cinq ans, 30 % de la propriété agricole blanche dans les mains de 600 000 petits fermiers noirs. Là, contrairement à ce qui se passe au Zimbabwe, les terres des fermiers blancs ne sont pas confisquées, mais rachetées grâce à des subsides de l'Etat. Mais, faute de moyens, seulement 3 % des terres censées être redistribuées l'ont finalement été en dix ans.

"La correction de l'inégalité foncière s'est heurtée au principe de réalité budgétaire", explique Thierry Vircoulon, ancien conseiller à l'ambassade de France en Afrique du Sud, dans la revue Hérodote (n° 111, dernier trimestre 2003). En 2000, lorsque le Zimbabwe a lancé sa réforme agraire, l'Afrique du Sud a décidé de modifier la "cible stratégique" de son programme. "Il ne s'agit plus de distribuer la terre aux plus pauvres des pauvres, mais de créer une classe de fermiers noirs", note M. Vircoulon. Désormais, les impétrants doivent faire la preuve de leurs compétences et disposer d'un capital.

On est loin des manières expéditives du Zimbabwe et, plus encore, du "nettoyage" guerrier perpétré au Darfour. Si la pression pour l'accession à la terre existe presque partout en Afrique, ses modalités sont différentes d'un lieu à l'autre. Au Zimbabwe, 67 % de la population "est impliquée dans l'agriculture", relèvent les experts d'ACF. En Afrique du Sud, c'est l'inverse : près de 60 % de la population sud-africaine est urbaine.

"Qu'il y ait des tensions, voire des conflits, en Afrique du Sud ou en Namibie, bien sûr. Mais il y a peu de risques que cela tourne à la guerre", estime Alain Dubresson, l'un des responsables du Laboratoire de géographie comparée des Suds et des Nords (Gecko) à l'université Paris-X-Nanterre, auteur d'une étude sur La Namibie contemporaine (Karthala).

En revanche, le spectre de la guerre civile n'est pas totalement écarté en Côte d'Ivoire. Derrière l'affrontement entre rebelles "nordistes" et partisans "sudistes" du président Laurent Gbagbo, une autre bataille fait rage : celle de l'accès à la terre. Dans un pays encore très rural, où 30 % à 40 % de la population est d'origine ou d'ascendance étrangère (le plus souvent burkinabé, mais aussi malienne ou guinéenne), la question est explosive.

"Pour l'instant, le dernier mot n'est pas dit", estime Jean-Pierre Dozon, directeur de recherche à l'Institut de recherche pour le développement (IRD). "Le problème foncier ne peut se résoudre que si on accepte de laisser sur leurs terres - souvent léguées par leurs parents dans les années 1950 - les "allochtones", piliers de l'agriculture ivoirienne", souligne-t-il. Mais "il faut aussi donner aux "autochtones" un accès à la terre, en leur offrant la possibilité de racheter des propriétés aux derniers arrivants, en inventant des systèmes de compensation".

La loi de 1995 instaurant un nouveau droit du sang (pour être reconnu Ivoirien, il faut être né en Côte d'Ivoire de parents nés eux aussi en Côte d'Ivoire) et la loi foncière de 1998, qui réserve l'accès aux titres de propriété aux seuls "vrais" Ivoiriens, ne vont pas dans ce sens. Qui dit terre, dit souvent surenchère identitaire. "On assiste à une sorte de guerre des mémoires, où victoire est donnée au premier arrivé, chacun faisant valoir sa lignée, ses ancêtres", relève le professeur Dozon.

Cela est vrai en Côte d'Ivoire comme au Darfour, où le clivage entre Noirs et Arabes, si souvent mis en avant, n'est pas la cause de la guerre, mais l'un de ses plus sûrs et plus terribles symptômes.

Catherine Simon