Abidjan pourrit sur pied

LE MONDE | 13.11.06 |

Que peut-on espérer d'un pays qui n'arrive même plus à se débarrasser de ses ordures ?", s'interrogeait Cassy, le héros d'un roman, Les Prisonniers de la haine, en contemplant les montagnes de détritus à Treichville, un quartier populaire d'Abidjan. Pas grand-chose, concluait-il.
Le roman de l'écrivain ivoirien Venance Konan a été publié en 2002. Quatre ans plus tard, les dépôts sauvages d'ordures prolifèrent dans la ville ivoirienne. Ils encombrent des trottoirs, envahissent les marchés traditionnels, gagnent les boulevards qui longent la lagune... "Abidjan, asphyxiée par les ordures", titrait il y a quelques jours le quotidien L'Inter, photo à l'appui.
Le déversement de déchets toxiques dans des décharges publiques à la fin de l'été, les morts qui ont suivi expliquent cette situation : l'accès aux immenses poubelles à ciel ouvert qui sont autant de pustules dans une ville d'environ 5 millions d'habitants, dépourvue d'usine d'incinération, a été interdit aux camions poubelles par des habitants en colère. La plus étendue, la décharge d'Akouedo, n'a été rouverte que fin octobre.
Depuis qu'un putsch militaire a entraîné en septembre 2002 une partition du pays, avec un Nord aux mains des rebelles, un Sud resté sous le contrôle du régime et, entre les deux, des casques bleus et des militaires français, la capitale économique ivoirienne vit l'arrivée soudaine d'une armée de "déplacés de guerre" qui s'entassent dans de nouveaux bidonvilles.
Avec le départ précipité des Français en 2004, c'est une cascade de petits emplois qui s'est tarie. Quant à l'Etat, il se délite, tandis que ses agents font peur. "Abidjan pourrit sur pied", lance un magistrat, sous couvert d'anonymat. "La ville baigne dans l'angoisse. Elle est déglinguée", ajoute le nouveau ministre des droits de l'homme, Joël N'Guessan.
Pour prendre la mesure de ce qu'est devenue une ville vitrine naguère d'un "miracle ivoirien", il suffit d'arpenter les rues, d'observer et d'écouter les habitants. Au Plateau, le quartier des affaires et des ministères, les hôtels, désertés par la clientèle étrangère, sont lugubres. Les tours peuplées de fonctionnaires se délabrent lentement, faute d'entretien.
Dans les autres quartiers, à Adjamé, à Yopougon, à Marcory, les routes se défont. C'est tellement vrai qu'un métier que l'on croyait réservé aux pays les plus démunis a fait son apparition à Abidjan : de jeunes garçons comblent les nids de poule de la chaussée et quémandent une piécette à l'automobiliste de passage.
Un autre "petit boulot" fait florès : celui de "cabine téléphonique". Les hommes et les femmes qui "font cabine" s'alignent parfois à touche-touche le long des trottoirs, un téléphone portable à la main. Ils vivotent en achetant en gros des cartes téléphoniques pour bénéficier de minutes de communications gratuites et offrir ainsi des tarifs imbattables. "Appel, appel, appel...", répètent-ils pour attirer les passants.
La présence massive à Abidjan des "corps habillés" - policiers, militaires, gendarmes -, officiellement justifiée par la crainte d'infiltration des rebelles, devrait être une bénédiction pour une population traumatisée par la crise. Elle se révèle un désastre, en particulier pour les chauffeurs de taxi le plus souvent originaires des pays voisins - sans cesse rackettés. Les hommes en treillis ne se cachent pas pour réclamer 1 000 francs CFA (le salaire quotidien d'une cuisinière) aux chauffeurs arrêtés sans raison aux postes de contrôle. C'est le tarif.
Pendant ce temps, la criminalité augmente. Selon les statistiques du ministère de la sécurité publique, 65 personnes, victimes d'agressions, ont perdu la vie en 2005 à Abidjan. Un chiffre que nombre de journalistes jugent sous-évalué. Pour se prémunir, les riches font appel à des entreprises de sécurité dont le nombre a grimpé en flèche. Elles sont près d'un millier, dont un bon tiers non déclarées, majoritairement installées à Abidjan. Elles emploient davantage de monde que l'armée régulière, à en croire leur syndicat professionnel.
Les habitants d'Abidjan moins fortunés doivent s'en remettre au Cecos, un groupe d'intervention rapide créé en réponse à une insécurité grandissante. Pour montrer le peu de crédit accordé aux membres de ce corps d'élite, qui s'est offert des spots publicitaires télévisés, les habitants, au prix d'un jeu de mots en langue populaire, les ont baptisés "les voleurs".
Le peu de crédit du Cecos nourrit une justice populaire expéditive. Lorsque les habitants mettent la main sur un délinquant, ou supposé tel, ils n'hésitent pas à le "braiser". En clair, à mettre le feu à un pneu passé autour du cou du malheureux.
La crise nourrit la déliquescence de l'Etat. Aujourd'hui, à Abidjan, tout s'achète et tout se vend. L'obtention d'un permis de conduire comme l'entrée dans une grande école. Il y a deux mois, un policier véreux est venu proposer au ministre de l'intérieur la coquette somme de 113 millions de francs CFA (172 000 euros) rangés dans un sac pour prix de la promesse d'entrée à l'école de police de 300 candidats (soit 20 % d'une promotion) dont il avait les noms.
"Le grade de commissaire de police s'achète 3 millions de francs CFA (4 500 euros) et celui de gardien de la paix 500 000 francs (762 euros). Il y a 10 000 policiers véreux à Abidjan et je suis seul", soupire Ange Kessy, le commissaire du gouvernement chargé de l'enquête.
Pour les enseignants, dont les salaires n'ont pas bougé depuis plus de vingt ans, la vente des sujets d'examen est un moyen connu et admis pour arrondir les fins de mois. Une expression a même été créée. On parle de "faire couler le pétrole". Une jeune femme qui, pour ne pas "faire couler le pétrole", avait décidé de conserver à son domicile les sujets d'une épreuve, a failli provoquer une grève des professeurs à l'Institut des arts et de la culture d'Abdijan.
Parfois, le souci d'améliorer le quotidien prend une tournure dramatique. Au CHU de Treichville, le plus important de l'agglomération, raconte Sylla dont une jeune soeur vient de mourir à l'hôpital, le trafic de médicaments est courant. "Des médecins prescrivent des médicaments inutiles, les récupèrent et les vendent pour leur propre compte. J'ai vu des infirmiers, ajoute Sylla, voler les médicaments de malades. Lorsque l'un d'eux a protesté, les infirmiers se sont désintéressés de lui."

Ou se réfugier quand la vie est trop rude et l'avenir bouché ? La religion est une solution. Pas n'importe laquelle. L'islam manque de tribuns. Le catholicisme ne fait plus rêver. "L'Eglise catholique a prospéré à l'ombre de l'Etat fort. Aujourd'hui qu'il est affaibli, elle souffre", résume un journaliste, Abdoulaye Sangaré.
Il reste la galaxie protestante importée des pays voisins, le Liberia, le Nigeria, ou de plus loin, le Brésil, les Etats-Unis, avec son cortège de faux prêcheurs et de vrais escrocs. A Abidjan, les églises évangéliques, baptistes, méthodistes... poussent comme des champignons avec leurs appellations inspirées de la Bible : Eglise du Peuple de Dieu pour la nation, Eglise de la Consécration, Eglise du mont Sinaï, Eglise de l'Alliance chrétienne, Eglise du Royaume universel de Dieu...
Leurs noms déteignent sur les enseignes des commerces alentour. A Yopougon, un quartier populaire, une agence de filles de maison a choisi de s'appeler Grâce divine. Le jardin de Gethsémani renvoie à un restaurant traditionnel, Divine propriété à la boutique d'un tailleur, Christ Service à une association d'entraide, et La Maison de l'Eternel à un centre d'appels téléphoniques. "Le marché de la consolation est infini", reconnaît Elie Thiam, prophète autoproclamé qui a fondé la Mission internationale de la consolation. Son Eglise, de confession évangélique, est encore jeune, mais "sa croissance est miraculeuse", dit le prophète.
De fait, Elie Thiam, 51 ans, un haut fonctionnaire passé par l'université française, auteur dans son ancienne vie de pièces de théâtre (et à ce titre récompensé par Radio France Internationale), fait le plein des fidèles tous les dimanches matin dans un quartier bourgeois d'Abidjan. La cérémonie est interminable. Festive, elle mélange les chants, les danses, les prêches enflammés du prophète, qui font entrer en transes des femmes, les récits de miracles sortis de la bouche des convertis de fraîche date (une naissance que l'on n'espérait plus, une guérison inexpliquée, la réussite à un concours administratif...). Et, bien entendu, les quêtes d'argent.
Pour les autres, ceux que la religion n'inspire guère, il reste le sexe. Quand la nuit tombe sur la ville, les ampoules tamisées s'allument dans des établissements inclassables à Marcory comme à Yopougon. Ils portent des noms enjôleurs - Toi et moi, Chez Chantal -, mais ce qui se passe entre ces murs a peu à voir avec les boîtes de nuit classiques. Aucune barrière n'existe plus entre les clients et les jeunes filles qui offrent leur corps. L'intimité est bannie. Tout est public. Tout est permis à condition de payer. "Ces maisons existent depuis longtemps, note Venance Konan. Mais avant c'étaient des clubs privés. Ils étaient rares. Depuis la crise, ils prolifèrent et tout le monde peut les fréquenter. Il n'y a plus de morale qui tienne dans ce pays."

Jean-Pierre Tuquoi