Pékin, fournisseur officiel des motos taxis de Lomé

Le Texte et photos de notre envoyé spécial à Lomé, Philippe Bernard

Le Monde 2 19/04/2008

Les chinoises ont séduit les Togolais. Depuis quatre ans, les « zemidjan », taxis d'un nouveau genre, sillonnent Lomé perchés sur des motos bon marché « made in China ». Un business florissant pour les vendeurs et les propriétaires de ces machines, un job pour les jeunes chômeurs qui les conduisent.

Publicité. Sur cette affiche d'Acces, vue à Lomé, une marque qui vend de très nombreuses motos en Afrique, pas d'ambiguîtés : c'est une Chimoise qui vante les mérites de la machine.

Alignées devant l'un des rares feux rouges de Lomé, la capitale du Togo, ce petit pays d'Afrique de l'Ouest, des dizaines de motos attendent en pétaradant de s'élancer à l'assaut du bitume incertain. Rares sont celles qui ne transportent qu'une personne. A l'arrière, se tiennent des élégantes en boubou chamarré portant enfant, des jeunes en tongs, des messieurs cravatés. Le conducteur n'est ni leur époux ni leur copain mais un « moto taximan ». L'un des milliers de zemidjan qui sillonnent nuit et jour la capitale togolaise traînant derrière eux de pestilentielles volutes de gaz d'échappement. « Zemidjan »: le mot signifie « emmène-moi vite », voire « prends-moi brusquement » en fon, langue du sud du Bénin voisin. Il reflète une réalité qui tient à la fois du phénomène de société et du concentré de mondialisation économique. Les conducteurs sont des chômeurs africains. Les clients, des citadins dépourvus d'autre moyen de transport. Les motos, elles, sont chinoises. Par conteneurs entiers, elles débarquent en pièces détachées dans les ports de Lomé, Cotonou, Lagos ou Douala.
Les zemidjan ou zem, « c'est le dernier recours des jeunes qui ne peuvent demander d'argent à personne pour manger », résume Seidou Ouattara, un solide Ivoirien qui gère trois magasins de motos chinoises de marque Access à Lomé. Avant de symboliser la percée chinoise sur le continent noir, les motos taxis s'inscrivent dans un paysage bien africain. Au Togo, chacun fait remonter l'engouement pour les motos à la grève générale de 1992. Les taxis traditionnels avaient alors cessé le travail. La moto est apparue comme un substitut adapté aux circonstances. « L'armée fouillait tous les véhicules à la recherche d'armes, témoigne Seidou Ouattara. Avec une moto, plus transparente car dépourvue de cache, on courait moins de risques. »
Les petites Yamaha et Honda de 50 cm' ont alors commencé à fleurir dans la ville. Mais la véritable folie du deux-roues a vraiment débuté il y a quatre ans avec l'importation à grande échelle de motos chinoises. Au début, les gadgets ont séduit. Comme ce clignotant parlant, dont la voix synthétique lance « à gauche !» ou « à droite !» à chaque tournant. Leur rutilance et surtout leur ressemblance avec leurs aînées japonaises, qu'elles clonent allégrement, ont fait le reste. De mauvaises langues prétendent qu'elles sont loin de rivaliser en robustesse. Mais à l'achat, seuls les logos de leurs marques - Songa, Access, Jincheng, Sanya, etc. - et surtout leur prix, trahissent leur origine.
L'équation est simple : « Pour le prix d'une moto japonaise, tu as deux motos chinoises », lance Donatien, 29 ans, zem depuis quatre ans. Là où une Yamaha coûte 600 00o francs CFA (915 euros), une Sanya s'achète pour la moitié. Les 125 cm' chinoises à prix cassés ont logiquement envahi le marché. A Lomé, leur prolifération en tant que taxis est stupéfiante. Dans une ville où la jeunesse n'a pratiquement aucune perspective d'emploi, décrocher un job de zemidjan est une opportunité. Mis à part les petits vendeurs qui, dans les rues, proposent des cigarettes à l'unité, des cartes téléphoniques ou des articles de ménage, les motos taxis fournissent probablement le plus grand nombre d'emplois.
Aubaine pour la grande masse des jeunes désœuvrés, les zemidjan ont proliféré sur la base d'un contrat « work and pay » importé du Nigeria qui régit les rapports entre les propriétaires des motos et les conducteurs, simples locataires. La formule fournit un placement alléchant aux premiers et aux seconds une chance inespérée d'acquérir un engin, voire de devenir à leur tour patron de zemidjan.
Financièrement, le système évolue dans un cadre très strict. Le propriétaire a déboursé 350 000 francs CFA (530 euros taxe d'immatriculation comprise) pour acheter une petite merveille chinoise mais facture le double à son locataire. Celui-ci peut espérer rembourser cette somme en un an et demi. Cela suppose qu'il verse quotidiennement 2000 francs CFA (3 €) à son patron, le carburant restant à sa charge. Sachant qu'une course se monnaie entre 100 et 250 francs CFA (0,15 à 0,38 €), il lui faut travailler au moins douze heures par jour pour espérer décrocher un jour sa moto. A condition d'éviter les accidents - fréquents - et les pannes. «Je tourne de 6 heures du matin à 18 heures, je consacre le samedi à l'entretien et le dimanche, je vais à la messe », confirme K., un père de famille qui vient de passer à son compte, après avoir acheté à tempérament une Sanya 125. A lui seul, K. symbolise un pan de l'histoire togolaise. Instituteur, il a été exclu définitivement de l'éducation nationale en 1990 avec vingt-trois autres syndicalistes pour avoir distribué des tracts réclamant le multipartisme. Après l'échec d'une reconversion dans l'agriculture, ce père de famille presque quinquagénaire ronge son frein en attendant le client devant un grand hôtel.

Taximan. L'un des nombreux zemidjan qui parcourent la capitale attend un client près de l'hôtel Ibis. Ils évitent de rouler à vide pour économiser l'essence.

Furieuse envie de développement
Pour les propriétaires de moto, le système paraît sans risque. « Tu cherches un fils, un neveu ou un voisin qui ne fait rien de ses journées et qui te respecte. Tu lui confies une moto. Tu ne choisis jamais un inconnu qui va partir avec, explique Seidou Ouattara. Si ton zem se révèle être un bon à rien, tu lui reprends la moto et la donnes à quelqu'un d'autre. »
Pour les constructeurs chinois en tout cas, le marché africain a des allures d'eldorado. Au Nigeria, pays le plus peuplé d'Afrique, 90 % des motos vendues sont chinoises, avance l'une des rares statistiques disponibles. Les Chinois, s'ils n'ont pas conquis le cœur des Africains, ont séduit leur porte-monnaie. « Nous sommes africains : nous aimons les prix abordables des produits chinois », résume un zem.
L'entreprenant Seidou Ouattara a déjà fait deux fois le voyage à Shanghaï, bien décidé à ne pas laisser aux Chinois le marché togolais du détail. Il vient de réceptionner une cargaison de 120 motos en pièces détachées. Déjà, dans l'atelier de montage qu'il a ouvert au bord de la lagune, trois apprentis payés à la journée montent les engins, à raison de deux ou trois par jour chacun. De Chine, l'entrepreneur rapporte des contrats mais aussi une furieuse envie de développement. « Ici, des gens jouent aux dames du matin au soir. Là-bas, les Chinois se battent, bougent pour manger. L'Afrique pourrait en faire autant. »•