LE MONDE | 08.02.05 |
La construction d'une route goudronnée dans le désert mauritanien
va changer la vie de ce pays et rapprocher un peu plus l'Europe de l'Afrique
noire.
Ils sont accroupis dans le sable, à l'ombre du pick-up. Certains attendent
depuis plusieurs heures. D'un geste lent, chacun essaie de faire fuir les milliers
de mouches. "Il manque encore deux passagers, lance Sidi, le chauffeur
du taxi-brousse. On devrait s'en aller vers midi, inch' Allah. " Comme
un taxi collectif ne part que lorsqu'il est plein, il faudra tuer le temps.
Boire un thé, acheter des dattes, regarder passer les ânes dans
cette rue poussiéreuse de Nouakchott, la capitale mauritanienne... "Les
4 × 4 climatisés mettent en général à peu
près six heures pour rejoindre Nouâdhibou. Mais, pour un taxi-brousse
comme celui-là, il faudra sûrement compter un peu plus...",
annonce Eddy, un jeune footballeur.
La route nationale no 3, longue de 470 km, est une artère à deux
voies reliant la capitale à Nouâdhibou, le poumon économique
du pays. Sa construction a débuté en mai 2002. Elle devrait être
inaugurée en avril, mais tous les véhicules l'empruntent déjà
depuis plusieurs mois, quitte à rouler sur le bas-côté dans
les secteurs non goudronnés. Une fois terminée, la RN 3 va rapprocher
les hommes, et un peu les continents. Cette portion mauritanienne est en effet
le chaînon manquant permettant de relier par le bitume le Maroc au Sénégal,
et au-delà, l'Europe à l'Afrique noire. A l'exception du passage
du détroit de Gibraltar et du franchissement du fleuve Sénégal
(pour remplacer le bac qui est utilisé à Rosso, la construction
d'un pont est envisagée), il sera donc possible de rejoindre le Nord
de l'Europe à Dakar en moins de quatre jours et exclusivement sur du
goudron ! Au-delà, cet axe routier s'inscrit dans un projet de "route
transsaharienne" devant aller de Tanger, au Maroc, à Lagos, au Nigeria.
L'idée de relier les deux principales villes de Mauritanie ne date pas
d'hier. Pour désenclaver Nouâdhibou, où se concentrent les
grosses industries de pêche ainsi que la SNIM (société d'exploitation
du fer, le premier employeur du pays), il aura d'abord fallu attendre que les
relations avec le voisin marocain s'améliorent. Après l'obtention
du financement (86 millions d'euros), il aura également fallu venir à
bout du désert.
La RN 3, financée par le Fonds arabe de développement économique
(FADE), la Banque islamique de développement (BID) et, à hauteur
de 15 %, par le gouvernement mauritanien, se présente déjà
comme une voie majeure en Afrique de l'Ouest. Son impact socio-économique
s'annonce plein de promesses pour la Mauritanie, dont les premiers gisements
de pétrole seront exploités en 2005, avant d'autres de gaz et,
paraît-il, quelques mines d'or.
En attendant, entre cinq et huit taxis-brousse partent chaque jour de Nouakchott.
Les prix varient en fonction du véhicule et de la place occupée
: en cabine ou à l'air libre. Pour se rendre à Nouâdhibou
à l'arrière d'un pick-up, il faut compter 4 000 ouguiyas (12 euros).
C'est la solution choisie par les deux passagers qui manquaient pour compléter
le premier départ de la journée.
Au coup de sifflet, chacun se lève, rassemble ses maigres affaires. Sidi,
le chauffeur, accroche à son rétroviseur extérieur une
outre en peau de chèvre remplie d'eau ; elle refroidira au vent de la
vitesse. Il fixe ensuite les bagages à l'arrière de la plate-forme.
Une véritable foire d'empoigne s'ensuit pour grimper. Vu le nombre de
postulants, tous ne pourront pas s'asseoir. Dans un taxi-brousse, les premiers
arrivés choisissent leurs places. Ce moyen de transport est une école
de patience et d'acceptation.
Trois nouveaux voyageurs se présentent au chauffeur. "On ne va quand
même pas attendre un prochain départ !", lance l'un d'eux
qui a des allures de jazzman. Ils se hissent sur la plate-forme déjà
surchargée. Avec trois personnes dans la cabine aux côtés
du chauffeur, cinq assises sur le toit face à la route et... vingt-trois
à l'arrière, le taxi-brousse s'élance à travers
les rues ensablées. Abritée derrière la cabine, une femme
d'une vingtaine d'années tient un bébé dans ses bras ;
elle lui donne le sein.
Nouakchott, la Cité des sables, qu'Antoine de Saint-Exupéry décrivait
dans Terre des hommes comme aussi "isolée qu'un îlot perdu
dans la mer", s'étale aujourd'hui sur une trentaine de kilomètres
et compte près d'un million d'habitants (8 000 en 1970). Le long de la
route menant à Nouâdhibou, des dizaines de maisons et de futurs
commerces sont en construction. Jusqu'à l'emplacement du futur aéroport
international, qui sera construit à 25 km du centre-ville, la route compte
quatre voies. Le passage du premier contrôle de police marque l'entrée
dans le désert.
Avant la construction de la RN 3, il fallait emprunter une piste d'environ 500
km. Dans le meilleur des cas, le voyage pouvait prendre une quinzaine d'heures
; plusieurs jours sinon. Des Touaregs servaient de guides, partant généralement
de Nouâdhibou à la tombée du soir afin de pouvoir rencontrer
un sable plus compact dans la partie nord du trajet. Comme des navigateurs,
ils se repéraient aux étoiles. La journée, on raconte que
les meilleurs d'entre eux retrouvaient les pistes effacées par le vent
en effleurant le sol du bout des doigts...
Comme il n'y a aucune habitation, la moindre panne avait des conséquences
dramatiques, obligeant parfois les conducteurs à abandonner leur véhicule
et à revenir sur leurs pas, seuls dans l'immensité. Plus au sud
et sur une centaine de kilomètres, la piste suivait la côte atlantique.
Mais pour rouler au ras des vagues, il fallait souvent attendre dans les villages
imraguens (des pêcheurs connus pour attirer les poissons dans leurs filets
avec l'aide de dauphins) que la marée se retire. Beaucoup de voyageurs
mal informés - ou trop pressés - y ont laissé leur voiture,
parfois leur vie.
Pour sa construction, la RN 3 a été segmentée en quatre
tronçons de 115 km environ, répartis en quatre lots. Le premier
de ces lots fut attribué à l'entreprise tunisienne Bouzguenda.
Son tracé suit la côte à une distance de 1 km environ avant
d'obliquer vers le nord-est.
Le taxi-brousse file à bonne allure. Le ciel commence à s'assombrir.
Par dizaines, par centaines, des criquets, qui ravagent la région depuis
des mois, s'abattent alors sur le véhicule, s'immisçant dans le
moindre espace qui n'est pas déjà occupé par un bras, une
jambe, une tête. La traversée du nuage dure près de deux
minutes. Il faut saisir à pleines mains les insectes pour les jeter par-dessus
bord. Et la quiétude revient, comme si rien ne s'était passé.
Entre Mauritaniens, Maliens et Sénégalais blottis à l'arrière,
les dattes et les biscuits secs s'échangent. Du haut de la plate-forme,
on aperçoit, au loin, l'océan.
Le désert évolue au fil des kilomètres. Après l'"herbe
à chameaux" du début sont apparues les premières dunes.
Sur les bas-côtés, des filets de protection ont été
installés pour éviter l'ensevelissement de la route. Mais face
aux assauts de l'harmattan, l'homme n'a pour l'instant gagné qu'une bataille.
Au pied des dunes, plusieurs filets sont déjà recouverts par le
sable.
Le tracé du lot 2, confié à l'entreprise égyptienne
Arab Contractors, continue d'obliquer vers le nord-est avant de remonter vers
le nord-ouest. Tout cela pour contourner le Parc national du banc d'Arguin,
une réserve naturelle de 120 km, créée par le naturaliste
français Théodore Monod. Afin de protéger l'écosystème
de la région, la route passe à une quinzaine de kilomètres
des limites du parc, et aucune bifurcation n'a été envisagée.
Le taxi-brousse navigue dans une mer de dunes lorsqu'un violent choc se fait
entendre à l'arrière. Le véhicule tangue d'une voie sur
l'autre avant de terminer sa course sur le bas-côté. Les six écrous
du pneu arrière droit se sont brisés. "On est trop chargé,
constate Eddy. Si le pneu s'était libéré de son axe pendant
qu'on roulait, le pick-up se serait renversé."
Aidé du chauffeur et de quelques voyageurs, l'homme aux allures de jazzman
s'efforce de réparer. Certains préparent du thé, ou s'éloignent
pour prier. Au bout de deux bonnes heures - et après avoir prélevé
des écrous sur les trois pneus intacts - le taxi-brousse repart. La route,
où la vitesse est limitée à 80 km/h, offre quelques virages
qui ont été dessinés pour rompre la monotonie du tracé.
Après les dunes de l'Azéfal, la route traverse d'immenses plaines
caillouteuses. Sur le lot 3, réalisé cette fois par un conglomérat
d'entreprises mauritaniennes (ATTM et Agrineq) et chinoise (SNCTPC), aucune
végétation n'accroche le regard. Mais parfois, au milieu d'une
ligne droite, surgissent quelques baraques en tôle. Pour les besoins du
chantier, le cahier des charges de la RN 3 avait imposé que le tracé
se fasse à proximité de puits, dont certains devaient offrir de
l'eau potable. Des dizaines de forages ont donc été effectués
aux abords de la route. Après le départ des ouvriers, des nomades
en ont profité. Ils se sont installés avec chèvres et chameaux.
Ils ont ensuite ouvert de petits restaurants et quelques épiceries. Plus
tard, ils seront rejoints par le reste de leur famille et leur tribu. Dans quelques
années, il y aura ici un village ; plus loin, peut-être, une ville.
Après le passage d'une rivière asséchée, le taxi-brousse
marque une pause sous une khaïma, une grande tente maure. Dans de larges
calebasses en fer, du zrig- un mélange de lait de chamelle et d'eau légèrement
sucré - est servi aux voyageurs. Un peu avant, la route est passée
près de plusieurs bâtiments blancs qui servaient de "base-vie"
pendant les travaux. "C'était le PK 300, explique un vieil homme
au visage buriné. Près de 200 personnes ont travaillé en
permanence sur le tronçon 3. Une fois par mois, les ouvriers avaient
le droit d'égorger deux chameaux pour s'alimenter en viande... L'harmattan,
qui souffle quasiment tous les jours par ici, a créé d'énormes
problèmes pour la pose de l'enrobé qui recouvre la surface de
la route. Les ouvriers ont parfois travaillé dans des conditions terribles."
Le soleil achève sa course vers l'ouest. A quelques encablures de la
frontière marocaine, le véhicule longe la voie de chemin de fer
qui relie Nouâdhibou et Zouerat sur le tronçon 4 (réalisé
par l'entreprise égyptienne GNC) lorsque les boulons du pneu arrière
droit cèdent une fois encore. Thés, prières et... nouvelle
réparation de fortune. A la lueur d'une lampe électrique, Moustapha
- le jazzman - doit prélever six autres boulons aux trois pneus qui n'en
comptent déjà plus beaucoup. "Il reste 70 km jusqu'à
Nouâdhibou, déclare Sidi. Ça tiendra, inch' Allah."
La nuit est déjà bien avancée quand un Malien du nom de
Mohamedou aperçoit au loin les lumières de la ville. Après
le passage aux contrôles des douanes et de la police, elles guident le
taxi-brousse comme un phare en pleine mer. Il entre maintenant dans Nouâdhibou,
qui s'appelait Port-Etienne au temps de l'Aéropostale. Après douze
heures et quelques péripéties, le voyage s'achève aux confins
du désert.
Avant l'inauguration officielle, il reste aux autorités mauritaniennes
à trouver un nom à cette route. Il y a quelques années,
celle qui avait permis de désenclaver le sud de la Mauritanie jusqu'au
Mali avait été nommée route de l'Espoir. Comme elle va
faire la transition entre le Maroc et le Sénégal, entre le Maghreb
et l'Afrique noire, la RN 3 pourrait être baptisée route de la
Fraternité. L'idée fait son chemin.
Pierre Lepidi